mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 35

Lui

Woodstock est venu se frotter contre mes chevilles à mon entrée dans la cuisine. Je posais le verre sur la table et me baissais pour le caresser. Il ronronna. Il m’avait adopté. Je l’aimais bien aussi. Il était mignon, attachant. Il ne voulut pas me laisser remplir le verre de sa maitresse. Il miaula quand je le quittais. Sauta sur la table et m’interpella pendant que j’ouvrais le robinet.
— Je ne suis pas certain que ta maîtresse soit d’accord pour que tu grimpes ainsi sur la table où elle mange.
Pour toute réponse j’eus un autre miaulement de mécontentement. Que pouvais-je lui répondre ? Il avait employé un argument percutant. Je me suis assis, et il est venu sur mes genoux.
— Tu as entendu ce que Claire vient de raconter. Peut-être que tu connaissais déjà toute l’histoire. Elle a dû se confier à toi bien avant qu’elle ne le fasse avec moi. Privilège de l’animal domestique. Mais tu n’as pas dû avoir l’autre point de vue. Le mien.
“Il n’y avait que peu de chances que ce genre de coïncidence se produise. Moi même en l’écoutant je ne pouvais y croire. Pourtant, tout concorde, tout colle, nous nous étions déjà rencontrés avant ce soir. Percuté serait plus juste. Dans un hall d'hôtel vénitien.
“J’étais à Venise, seul. Et c’est vrai que c’est triste Venise quand on ne s’aime plus. Je tentais de profiter de la ville, de ses musées, de ses églises sans celle pour qui j’avais prévu ce voyage. Cette escapade amoureuse. Je ne savais pas qu’elle était là, elle aussi, petit cadeau qu’elle s’offrait, petit repos avant de replonger dans le travail.
“Comme beaucoup de choses de ce voyage, je l’avais oubliée. Elle m’était revenue, flash dans ma mémoire, éclair fulgurant. Cette jeune femme en larmes dans le hall d’hôtel, chargée de bagages, courant pour attraper un vaporetto. J'avais pensé qu’elle quittait un amant, l’ayant trouvé dans les bras d’une autre, dans le lit d’une autre. L’influence de ma propre expérience, me faisait l’imaginer partant sans se retourner, laissant son ex-amoureux avec l’autre femme. Elle fuyait cette ville que l’on dit faite pour les amoureux, mais qui peut se montrer si cruelle.
“Je l’avais trouvée belle dans son chagrin. Les yeux certes rougis d’avoir pleuré, mais beaux, profonds. J’avais aimé sa robe à fleurs révélant juste ce qu’il faut de ses jambes, juste ce qu’il faut de ses épaules. Je m’étais retourné après qu’elle m’a heurté, je l’avais regardé s’éloigner, ses cheveux voletant autour d’elle.
“J'avais imaginé que je lui courrais après, pour l’aider avec ses bagages, pour la soutenir sur le trajet jusqu’à la gare, pour lui dire que tous les hommes n’étaient pas des goujats, des menteurs, des salauds, que celui qu’elle quittait ne valait pas la peine de pleurer, que c’était un con de ne pas voir à quel point elle était belle, et même mieux que cela, charmante.
“Bien sûr je n’en ai rien fait. Je ne suis pas du genre à courir après les filles dans la rue, ni même entre les canaux vénitiens. Quand bien même l’aurais je fais, de quoi aurais-je eu l’air ? D’un idiot qui se fait des films, qui tente de surmonter son chagrin amoureux. Elle m’aurait cloué le bec après avoir entendu mon discours. Non elle ne pleurait pas un amour fini, mais un père mort. Je n’aurais pas sur quoi répondre. Je n’aurais eu qu’à la regarder partir sans se retourner, me laissant seul sur le quai avec ma bêtise.
“Je suis remonté dans ma chambre. J’ai ouvert la fenêtre pour laisser entrer le vent frais du printemps. J’ai baissé les stores vénitiens, forcément vénitiens et je me suis accordé une petite sieste. La jolie jeune femme en pleurs est allée rejoindre la masse des moments, des visages oubliés. Jusqu’à ce qu’elle resurgisse.
“Dis-moi Woostock, est-ce que tu crois que je dois lui raconter notre première rencontre ?
Woodstock n’a rien dit. Il s’est contenté de miauler une nouvelle fois. Il ne m’aidait pas. Puisqu’il se montrait si peu coopératif, je l’ai fait descendre de mes genoux, j’ai attrapé le verre d’eau et suis allé rejoindre Claire dans le salon.



Elle


Le soleil entre à flot par la fenêtre. Il y a dans l’air un parfum de mimosa. Et d’herbe fraîchement coupée. Je me lève, et m’avance vers la fenêtre ouverte. La vue à changé pendant la nuit. La rue n’est plus là. Un jardin a pris sa place. Le jardin de la maison de mes parents. Je ne suis plus dans mon appartement, mais dans ma chambre d’enfant. Woodstock est sur mon lit. Il me regarde en penchant la tête, saute à terre, vient me saluer, et s’échappe dans le jardin. Je cours après lui, mais il disparaît. J’ai les jambes lourdes, je n’arrive plus à avancer. Je m'assois par terre. Je laisse glisser ma main sur le sol. L’herbe me chatouille la paume, et se transforme peu à peu en moquette. Le parfum du mimosa s’efface lui aussi pour faire place à l’odeur du tabac. Je me tourne. Mon père est là, dans son fauteuil, derrière le bureau de son cabinet. Il pose son cigare dans le cendrier et me sourit de toutes ses dents.
— Tu vas bien, peanuts.
— Je crois que j’ai la gueule de bois.
— Tu as trop bu, je te l’ai toujours dit, il faut savoir boire avec modération.
— Tu ne m’as jamais dis ça.
— J’aurais dû.
— Tu me disais, qu’il fallait assumer mes excès, et ne pas me plaindre quand je buvais ou mangeais trop.
— C’est tout aussi bien comme conseil.
Il éclate de rire et fait tomber le cendrier. Je me lève pour le ramasser. Je me glisse sous le bureau, et ressort dans une chambre d'hôpital. Il est allongé sur un lit. Il ne sourit plus. Je pose le cigare sur la table de chevet.
— Tu n’aurais pas dû, peanuts. Les docteurs ne vont pas être contents.
— Est-ce que c’est bien important? Qu’est-ce qu’ils y connaissent les docteurs?
— Pas grand chose. On devrait le savoir, nous faisons tous les deux partie du gang.
Il voudrait rire, mais le masque qu’il a sur le visage l’en empêche. Je lui prends la main. Il se calme.
— J’aurais dû être là.
— Tu avais d’autres choses à faire, d’autres choses à voir que ton père mourant.
J’entends du bruit derrière moi. Je me tourne. Il y a une silhouette dans l’embrasure de la porte. Une ombre. Je veux demander à mon père de qui il s’agit, mais le lit est maintenant vide. Je sors de la chambre, l’ombre est au fond du couloir. Elle semble m’attendre. Je voudrais courir, mais j’ai toujours les jambes lourdes. J’avance à grand peine. Le couloir s’étire devant mes yeux. L’ombre s’efface. Je voudrais crier. Aucun son ne sort de ma bouche.
Le ciel est bleu au dessus de ma tête. Woodstock se glisse entre mes jambes. Il lève la tête vers moi, miaule, et s’en va. Le soleil est éblouissant. Il fait chaud. Il y a des fleurs tout autour de moi. Il y a des gens tout autour de moi. Des silhouettes sans visage, des silhouettes sombres. Elles entourent la tombe de mon père. Woodstock est assis au milieu d’une couronne mortuaire. Il dort. Je m’avance pour le caresser. Je ne touche que le granit froid. Ma main s’enfonce dans la pierre sombre. J’en remonte une poignet de sable qui glisse entre mes doigts. J’ouvre la main. J’y trouve un mégot de cigare.
— Tu fumes maintenant, peanuts.
Mon père prend le mégot. Le glisse entre ses lèvres. C’est maintenant un havane monumental. Il l’allume. Disparaît un instant derrière le nuage de fumée bleue. Je cris. Je ne veux pas qu’il s’en aille. Il rigole. Son rire retentit dans mon appartement. Fait trembler les murs. Fait tomber les livres.
— Il faut que je parte, peanuts.
Je sens une larme couler sur ma joue. Il vient l'écraser. Pose un baiser sur mon front. La fumée l'enveloppe à nouveau. Elle envahit tout l’espace. Je tente de la faire disparaître en donnant de grand moulinet avec mes bras. Je n’arrivais qu’a m’y enfoncer un peu plus. A bout de force je m'arrête. Un rayon de soleil arrive à percer. Je m’avance vers lui. J’entends Woodstock miauler. Je baisse les yeux; Il est à mes pieds. Je me baisse. Il me lèche la main.

J’ouvre les yeux. Woodstock lèche ma main qui pend sur le côté du canapé. Il fait jour. Sur la table basse Marc a laissé un mot.

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