Si un jour je décidais de me pencher sur cette soirée pour le moins spéciale, est-ce que serais obligé de dire que le mot clé fut saucisses ?
— Certes, je ne me suis pas lancé dans la production de saucisses, pas encore. Qui sait ce que l’avenir peut nous réserver ?
Claire émit un petit rire. Elle se leva.
— Je dois m’isoler un moment. Pour faire, vous savez quoi. Ne partez pas.
— Je n’en ai pas l’intention.
Je me saisis de la télécommande de la chaîne, et remis Joe Dassin. Je fermais les yeux. Il devait être pas loin de 4 heures du matin. Il m’avait semblé entendre sonner l’heure pendant que j’écrivais. Je n’avais pas fait attention aux nombres de coups. J’étais trop pris par mon récit.
J’étais fatigué. J’allais payer cher cette nuit. Je n’avais plus l'âge de passer des nuits blanches. Il allait me falloir trois jours pour m’en remettre. Je savais que j’allais me traîner tout le début de semaine, jusqu'à ce que je puisse faire une longue sieste le mercredi après-midi. Je vieillissais mal. Je vieillissais tout court. Quel que soit l'heure,quel que soit le tarif pour cette nuit, je n’avais pas l’intention de partir. Pas encore. Pas avant que je sente que le moment était venu de lever le camp. Je ne savais pas encore ce qui me donnerait le signal. Tout ce dont j’étais sûr c’est que je ne l’avais pas encore vu.
Je vieillissais, c’était indéniable. Je commençais à apprécier Joe Dassin. Ou je redevenais le ringard que j’étais quand j’étais jeune, celui qui ne connaissait rien à la musique, et écoutait les disques de son père. Ringard un jour, ringard toujours. Je peux bien avoir mon disque dur rempli de jazz, soul, rythm & blues, rock, et autres, je reviendrais toujours vers la variétoche française.
On s’est aimé, comme on se quitte chante Dassin. Est-ce que les choses se passent toujours comme ça ? Il parait que les chansons populaires ont du succès parce qu’elles parlent de la vie, et disent la vérité. Si je me penche sur ma rupture, son départ, c’est vrai qu’il s’est fait en douceur, sans cri, sans heurts, à l’image de ce que fût notre histoire, un truc tiède.
— À quoi pensez-vous ?
Claire s’était installée dans le canapé, en silence, sans que je remarque son retour.
— Je pense à ma grand-mère, je réalise qu’elle n’a jamais dû voir Liberty Valence. Et elle ne doit même pas connaître John Ford.
— Qu’est-ce que vous en savez ?
— Rien, j’imagine. J’émets une hypothèse.
— J’ai vu le film de Ford une fois avec ma grand-mère. C’était il y a cinq ou six ans. J’étais allé passer quelques jours chez elle, pendant un été. Elle vivait seule depuis la mort de mon grand-père. Nous ne passions plus souvent la voir. Avant, comme vous, mes cousins et moi restions une partie de l’été dans la ferme. Enfin, bref, je m’étais arrêté pour quelques jours, pour lui tenir compagnie. Une nuit, je n'arrivais pas à dormir, je me suis installé dans son salon, et j’ai mis le DVD de L’homme qui tua Liberty Valence. Je l’avais emporté avec moi, ainsi que d’autres titres, pour en profiter tranquillement pendant mes quelques jours de vacances. J’avais réglé le volume au minimum, mais ma grand-mère s’est réveillée, et est venue me rejoindre. Elle s’est installée sur son fauteuil et nous avons regardé le film ensemble. Pour qu’elle puisse suivre, j’avais remis la piste française. Je préfère regarder en VO, mais pour ma mamie, j’ai fait une exception. Sauf que la copie incluait des scènes inédites, et qui n’avaient pas été doublées, ce qui fait qu’à un moment, la VO est revenue. Dans son demi-sommeil, ma grand-mère s’est mise à paniquer, elle pensait qu’elle ne comprenait plus le français. J’ai éclaté de rire en l’entendant dire ça. Elle s’est un peu énervée, me disant que ce n’était pas beau de se moquer des vieilles personnes. Puis elle a rigolé à son tour.
— Je crois que ma grand-mère aurait pu dire la même chose.
— Ce n’est pas beau ce se moquer des vieilles personnes.
Elle
Il fallait que je bouge. Je sentais que je pouvais m’endormir si je restais assise sur le canapé. Je me levais pour aller aux toilettes. Faire d’une pierre deux coups. En plaisantant, je demandais à Marc de ne pas bouger. Je lui disais ça à chaque fois que je quittais la pièce. Il allait finir par se faire des idées.
— Je n’en ai pas l’intention.
S’il savait combien il me faisait plaisir, encore une fois. J’entendis Joe Dassin se remettre à chanter avant que je pousse la porte des WC. Cela me fit sourire. Marc était un type étrange. Le plus étrange était qu’il me plaisait.
Dans quelques heures il allait partir. Il fallait bien qu’il parte à un moment où à un autre. C’est ce qui allait se passer après qui m’interrogeait. Qu’est-ce qu’il resterait de cette nuit ? Est-ce que nous nous reverrons ? Est-ce que nous poursuivrons cette histoire ? Avions-nous une histoire ?
Les tours du World Trade Center s’effondrant dans un nuage de poussière me faisaient face. Thomas avait mis cette photo-là. Je l’avais mise sous verre, je voulais la mettre dans mon bureau, mais il trouvait ça déprimant, alors il l’avait accroché sur la porte des toilettes. C’était tout aussi déprimant, mais on la voyait moins. Quand il était parti, j’aurais pu la changer de place. Je m’étais habituée à la voir là. C’était une bonne place. Cet événement majeur, ce jour qui nous avait fait rentrer dans une période de merde devait se trouver dans les chiottes.
Dans le salon Marc paraissait dormir. Tête renversée, yeux fermés. Je m’installais à ma place. Je restais en silence à le regarder. Il était détendu. À l’aise. Pouvais-je lui proposer de rester dormir ici sans qu’il interprète mal mon geste ? Il bougea la main pour se gratter le bout du nez. Signe qu’il était éveillé. Je pouvais le tirer de ses réflexions.
— À quoi pensez-vous ?
Il me mentit en me parlant de sa grand-mère. J’en profitais pour lui raconter une histoire que je venais d’inventer. Il m’avait contaminé. Je ne voulais pas lui mentir, juste jouer au même jeu que lui. Les mots m’étaient venus sans difficulté, ce récit était né comme par magie dans mon esprit, j’en tirais une certaine fierté. Même si c’était un peu bancal, pas très drôle, il avait souri. Je ne suis pas sûre qu’il avait cru à mon histoire, du moins il ne l’avait pas mise en doute.
— Ce n’est pas beau de se moquer des vieilles personnes.
— Je ne me moque pas des vieilles personnes, je ne me sens plus très jeune moi même.
— Vous n’êtes pas vieux. Quel âge avait vous ?
— 33 ans, l’âge du Christ. Il faut que je fasse gaffe.
— Ce n’est pas vieux.
— Quand on passe ses journées entouré d’adolescents, dès que l’on a plus de 20 ans, on est vieux. Je me disais à l’instant que j’allais payer cher cette nuit. Je supporte de moins en moins bien les nuits blanches.
— Vous regrettez cette nuit ?
— Non, même si je dois la payer en me traînant toute la semaine prochaine, en étant irritable, exécrable avec les élèves, odieux avec mes collègues, je ne regrette rien. Pas encore.
— Vous pensez qu’il peut encore se passer des choses que vous pourriez regretter ?
— Nous sommes fatigués, nous avons bu, qui sait ce qui peut se passer d’ici à ce que je parte. D’ailleurs, peut-être faudrait-il que je vous quitte maintenant.
Voulait-il me faire pleurer ? Il m’avait pourtant dit qu’il n’avait pas l’intention de partir, pas de suite, pas maintenant. Jouait-il avec mes nerfs ? Voulait-il voir jusqu’où j’étais prête à aller pour qu’il reste ? À lui ouvrir mon lit ?
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