Je perdais le contrôle. Je sentais que je pouvais, à cet instant précis, lui dire des choses dangereuses. Pas des mots dépassant ma pensée, mais des mots dépassant le cadre de ce discret badinage, quitter le cadre de ce jeu innocent pour passer à un autre niveau. Seule solution : m’isoler pour reprendre mes esprits. Ou partir. Mais je ne voulais pas partir. J’étais bien avec Claire. Je l’appréciais. Voire plus. Je ne voulais pas risquer de tout gâcher en lui disant des choses qu’elle n’était pas prête à entendre, ou qu’elle ne voulait pas entendre.
Elle avait de belles toilettes. Il faudrait faire plus attention à la décoration des lieux d’aisances. Les miennes sont très dépouillées. En dehors d’une pile de magazines divers qui prennent la poussière en attendant que je pique une crise et les jette tous à la poubelle, il y a assez peu de décoration.
Dans les siennes Claire avait installé plusieurs cadres sur les murs, dont un avec la couverture de Libération du 12 septembre 2001. Photo sur double page des tours s’effondrant dans un nuage de cendres. J’avais eu, moi aussi, cette photo chez moi, sur la porte d’entrée. Je n’avais pas pris soin de la mettre sous verre, et au fil des ans, le papier avait jauni, était devenu fragile.
Il y avait aussi la photo d’un chien dormant sous un banc, un paysage de campagne dans la brume, un portrait surexposé. Je trouvais tout cela amusant. Je n’aurais jamais pensé à tapisser les murs de cette façon. Sur les murs d’un endroit pareil. Ce devait être un réflexe typiquement féminin. Chez Sophie les toilettes étaient décorées de couvertures de Télérama.
Claire ne m’entendit pas sortir des WC. J’avais pourtant tiré la chasse d’eau. Elle sursauta quand je lui demandais de me servir un verre. Un glaçon glisse de ses doigts et vint heurter le parquet. Je me baissais pour le ramasser.
Elle me tendit un verre. Je reconnus Bill Evans qui jouait du piano. Son concert à Paris. J’avais écouté des centaines de fois ce disque. J’en avais fait l’un de mes cadeaux fétiche. Sophie avait tordu le nez quand je lui avais offert. Je suis à peu près sûr qu’elle ne le sortit jamais de son emballage de cellophane.
Whisky, jazz, ambiance feutrée, lumière indirecte, fauteuil cuir : Il était normal que je me sente à l’aise, détendu, en confiance. Je fis part de ce sentiment à Claire. Elle rougit presque. Sans le vouloir, je lui reparlais de Sophie. Pourquoi est-ce qu’elle revenait si souvent dans la conversation ?
— La Règle du Jeu, Summertime par Ella, Le Grand Voyage, lâcha-t-elle d’un coup.
Elle
Je n’avais pas envie qu’il me parle d’elle. Je voulais qu’il me parle de jazz. D'un autre côté, c’est moi qui lui posais des questions sur son ex. Je n'étais qu’une idiote. J’avais ouvert la voie. Et il s’était engouffré dans la brèche. Je ne pouvais que rester là à l’écouter me parler de Sophie, ses yeux, son humour, son dégout du jazz, ses cheveux, longs cheveux. Pourquoi est-ce que je m’imaginais qu’elle avait de longs cheveux ? Il ne m’en avait rien dit. Il ne m’avait rien dit de son physique. C’est toute seule, faisant jouer mon imagination, que je me la représentais grande, athlétique, avec de longs cheveux. Juste tout l’inverse de ce que j’étais. De cette façon, il m’était plus facile de la détester. Et de me protéger aussi. Puisqu’elle était si différente de moi, puisqu’il en avait été amoureux, puisque c’était son type de femme, il ne pouvait pas tomber amoureux de moi, moi qui étais si différente. Moi qui étais tout son contraire. Moi qui n’avais pas les mêmes goûts.
Tout d’un coup, comme un flash, une révélation. J’avais la réponse à sa question. Ma liste. Mon film, ma chanson, mon livre. Sans attendre. Sans préambule je la lui donnais. Marc fût surpris. Ne comprit pas de suite ce qui se passait.
— Ma liste, lui expliquais-je.
— C’est une liste intéressante. J’aurais pu établir la même. Vous voulez discuter de vos choix ?
Est-ce que je le voulais ? Est-ce que j’allais être capable de défendre mes choix ? J’y avais pensé un peu avant de la lui sortir. Elle n’était pas venue d’un coup d’un seul. La Règle du Jeu était le premier titre à m'être venue à l’esprit. Le grand Voyage était arrivé en dernier. Il était plus compliqué pour moi de choisir un livre. Je ne sais pas comment établir un classement pour mes lectures.
Je ne sais pas ? Qu’est ce que vous attendez ? Que voulez-vous que je vous dise ?
— J’attends un long discours critique, argumenté, construit. J’attends que vous arriviez à me convaincre qu’il n’y a que ces trois morceaux de la culture humaine qui méritent d’être sauvés en cas de fin du monde imminente.
Marc me regardait droit dans les yeux en se retenant d’éclater de rire. J’aurais voulu soutenir son regard, arriver à rentrer dans son jeu, me lancer dans une tirade sans queue ni tête sur les qualités esthétiques de mes choix, mais je ne pus me retenir de rire.
— N’est-ce pas un tout petit peu ambitieux ?
Je m’attendais à ce qu’il me dise qu’il fallait avoir de l’ambition, qu’il ne fallait pas se laisser aller à la facilité, etc... Une nouvelle belle formule, teintée d’ironie, servie avec un petit sourire en coin et les yeux qui frisent.
— Sans doute. Si vous me disiez juste pourquoi vous les aimez.
Il avait encore réussi à me surprendre.
Je n’avais pas envie qu’il me parle d’elle. Je voulais qu’il me parle de jazz. D'un autre côté, c’est moi qui lui posais des questions sur son ex. Je n'étais qu’une idiote. J’avais ouvert la voie. Et il s’était engouffré dans la brèche. Je ne pouvais que rester là à l’écouter me parler de Sophie, ses yeux, son humour, son dégout du jazz, ses cheveux, longs cheveux. Pourquoi est-ce que je m’imaginais qu’elle avait de longs cheveux ? Il ne m’en avait rien dit. Il ne m’avait rien dit de son physique. C’est toute seule, faisant jouer mon imagination, que je me la représentais grande, athlétique, avec de longs cheveux. Juste tout l’inverse de ce que j’étais. De cette façon, il m’était plus facile de la détester. Et de me protéger aussi. Puisqu’elle était si différente de moi, puisqu’il en avait été amoureux, puisque c’était son type de femme, il ne pouvait pas tomber amoureux de moi, moi qui étais si différente. Moi qui étais tout son contraire. Moi qui n’avais pas les mêmes goûts.
Tout d’un coup, comme un flash, une révélation. J’avais la réponse à sa question. Ma liste. Mon film, ma chanson, mon livre. Sans attendre. Sans préambule je la lui donnais. Marc fût surpris. Ne comprit pas de suite ce qui se passait.
— Ma liste, lui expliquais-je.
— C’est une liste intéressante. J’aurais pu établir la même. Vous voulez discuter de vos choix ?
Est-ce que je le voulais ? Est-ce que j’allais être capable de défendre mes choix ? J’y avais pensé un peu avant de la lui sortir. Elle n’était pas venue d’un coup d’un seul. La Règle du Jeu était le premier titre à m'être venue à l’esprit. Le grand Voyage était arrivé en dernier. Il était plus compliqué pour moi de choisir un livre. Je ne sais pas comment établir un classement pour mes lectures.
Je ne sais pas ? Qu’est ce que vous attendez ? Que voulez-vous que je vous dise ?
— J’attends un long discours critique, argumenté, construit. J’attends que vous arriviez à me convaincre qu’il n’y a que ces trois morceaux de la culture humaine qui méritent d’être sauvés en cas de fin du monde imminente.
Marc me regardait droit dans les yeux en se retenant d’éclater de rire. J’aurais voulu soutenir son regard, arriver à rentrer dans son jeu, me lancer dans une tirade sans queue ni tête sur les qualités esthétiques de mes choix, mais je ne pus me retenir de rire.
— N’est-ce pas un tout petit peu ambitieux ?
Je m’attendais à ce qu’il me dise qu’il fallait avoir de l’ambition, qu’il ne fallait pas se laisser aller à la facilité, etc... Une nouvelle belle formule, teintée d’ironie, servie avec un petit sourire en coin et les yeux qui frisent.
— Sans doute. Si vous me disiez juste pourquoi vous les aimez.
Il avait encore réussi à me surprendre.
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