— Et si vous m’aviez croisé dans un bus, vous auriez imaginé quel dialogue?
Je ne pouvais pas jouer la surprise. Il était évident qu’elle allait me poser cette question. Je l’attendais. L’espérais? D’une certaine façon oui. Pour autant je ne m’y étais pas préparé. Je n'avais pas de réponse toute prête.
— Vous auriez fait partie de celle…
— …que vous n’auriez pas remarqué! Pas assez belle, pas assez de charme, trop banale.
— Loin de là. Vous auriez fait partie de celle que j’aurais repérée dès leur montée. Celles qui m’impressionnent et à qui, même sous l’effet d’une substance stupéfiante, je n’aurais jamais osé parler.
— Ce n’est pas en me flattant que vous vous en sortirez. Et puis qu'est-ce que nous faisons depuis plusieurs heures à part parler?
— Mais c’est vous qui m’avez abordé. C’est vous qui avez engagé la conversation. La situation est différente. Le contexte aussi.
— Vous pensez que dans un bus je ne vous aurai pas adressé la parole?
— Vous parlez souvent aux inconnus dans les transports en commun? non. Moi non plus. Je ne fais qu’imaginer ce que je pourrais dire, en étant conscient que si j’osais aller plus loin, je n’obtiendrais au mieux que de l'indifférence, au pire un jet de spray au poivre dans les yeux.
— Je vous promets que je n’aurais jamais rien fait de tel.
— Mais vous auriez eu peur, m’auriez pris pour un fou. Et auriez quitté le bus au premier arrêt, même si vous aviez été encore loin de votre destination.
— Oui, mais sans venir me parler, qu’auriez-vous imaginé me dire si vous m’aviez vu dans un bus?
J’ai eu envie d’un cigare. Pour la deuxième fois de la soirée. Je n’en avais plus fumé depuis que Sophie m’avait convaincu d'arrêter. Je l’avais fais d'autant plus facilement que je n’avais jamais été un gros fumeur. Cependant, j’aimais bien en sortir un, lors d’occasion spéciale, dans certaines circonstances. Je prenais plaisir à prendre le temps de savourer un beau et bon havane. J'aurais pu en prendre un pour le mariage. Je n’en avais rien fait. Je n’en avais pas eu envie. Je le regrettais maintenant. Cela m’aurait donné une certaine contenance pendant que je faisais semblant de réfléchir à la question.
Je m’imaginais très bien ce que j’aurais eu envie de lui dire si j’avais croisé son regard dans un bus. Je savais très bien quelles phrases seraient venues à mon esprit en l’observant. L’air de rien, entre deux cahots, entre deux arrêts. J’étais incapable de lui dire maintenant. N’ayant pas de havane, j’ai pris une nouvelle gorgée de whisky.
J’aurais voulu lui dire qu’elle avait l’air triste. Et que je ne supportais pas de voir les demoiselles avoir l’air triste. J’aurais voulu lui dire qu’elle avait de beaux yeux, et qu’ils seraient bien plus beaux si elle voulait bien sourire plus souvent. J’aurais voulu lui dire une blague idiote pour chasser un instant ce nuage noir qui encombrait son regard. J’aurais voulu lui dire des bêtises, passer pour un fou sympathique pour qu’elle oublie des idées noires. J’aurais voulu lui dire que tout finit toujours par s’arranger, même si c’est bateau, même si c’est banal, même si c’est souvent faux. J’aurais voulu lui dire que je la trouvais belle, et j’aurais voulu que cela suffise à lui faire passer une bonne journée.
— Alors?
— Alors rien.
— Comment ça rien? Vous n’auriez pas eu quoi que ce soit à me dire?
— Si, sans doute, mais là, je ne vois rien. Ce n’est plus la même chose. Vous n’êtes plus vraiment une inconnue. Je vous ai déjà dit beaucoup. Et quand bien même, pourquoi vous dirais-je ici ce que je n’aurais pas osé vous dire ailleurs.
— Vous êtes décevant.
Elle
J’aurais aimé que Marc me dise des choses gentilles, qu’il me fasse des compliments, qu’il partage avec moi ses pensées intimes.
J’attendais tout cela en le regardant réfléchir. Il semblait être embarrassé par ma question. Il cherchait quelque chose, pas forcément quelque chose à me dire.
— Vous êtes décevant! Vous voulez savoir ce que je vous aurais dit dans les mêmes circonstances?
Il n’avait pas besoin de me donner son accord. Je n’allais pas me dégonfler comme il l’avait fait. C’était un défi, un jeu.
— Si je vous avais croisé dans un bus, parfait inconnu, je vous aurais dit que vous ne devriez pas dévisager les jeunes femmes dans les transports en commun. Qu’un de ces jours vous allez vous recevoir une belle baffe par une de ces inconnues qui n’aura pas apprécié vos regards en coin!
J’aurais ajouté que contrairement à cette hypothétique furie, je ne trouvais pas déplaisant de me sentir observé comme ça, flatteur d’une certaine façon. Sans doute cela m’aurait fait passer pour une fille facile, mais tant pis, sur ce coup là j’assume.
Marc se mit à rire. Pour la première fois. Le son de son rire me plut. Je saurais le décrire, mais il avait un certain charme. Le fait que ce soit moi qui provoque son hilarité renforça mon plaisir.
— Vous m'auriez vraiment dit ça?
— Pourquoi pas? J’aurais eu le plaisir de vous faire rire. C’est déjà pas mal.
— Il vous aurai fallut un sacré culot.
— Un culot que vous n’auriez pas eu?
— L’auriez-vous eu?
— Sans doute pas. Mais j’ai posé la question en premier.
— Je ne suis pas un type bourré de culot.
— Même pour hurler sur une vieille tante pendant un mariage?
— Ce n’est pas la même du culot, mais de l’inconscience, et une dose de colère. Il y a une grosse différence.
— Et pour partager tant de choses avec moi?
— Je n’ai l’impression d’avoir partagé tant de choses, mais je dirais que c’est une affaire de confiance.
— Vous me faites confiance? Pourquoi?
— Parce que vous me faites confiance. Parce que vous avez eu le culot de venir me voir après la colère, alors que tous les autres m’ont pris pour un fou. Vous n’avez pas eu peur de monter dans ma voiture, de visiter ma chambre d'hôtel minable, de m’inviter chez vous. J’aurais pu être un psychopathe, un assassin, un pervers polymorphe, un violeur, ou pire un électeur du FN, catholique intégriste, prosélyte intolérant, saisissant une occasion de convertir une brebis égarée à sa façon de penser le monde, et si jamais il n’y arrive pas il aura au moins essayé.
Cette fois-ci ce fut moi qui me mis à rire.
J’aurais aimé que Marc me dise des choses gentilles, qu’il me fasse des compliments, qu’il partage avec moi ses pensées intimes.
J’attendais tout cela en le regardant réfléchir. Il semblait être embarrassé par ma question. Il cherchait quelque chose, pas forcément quelque chose à me dire.
— Vous êtes décevant! Vous voulez savoir ce que je vous aurais dit dans les mêmes circonstances?
Il n’avait pas besoin de me donner son accord. Je n’allais pas me dégonfler comme il l’avait fait. C’était un défi, un jeu.
— Si je vous avais croisé dans un bus, parfait inconnu, je vous aurais dit que vous ne devriez pas dévisager les jeunes femmes dans les transports en commun. Qu’un de ces jours vous allez vous recevoir une belle baffe par une de ces inconnues qui n’aura pas apprécié vos regards en coin!
J’aurais ajouté que contrairement à cette hypothétique furie, je ne trouvais pas déplaisant de me sentir observé comme ça, flatteur d’une certaine façon. Sans doute cela m’aurait fait passer pour une fille facile, mais tant pis, sur ce coup là j’assume.
Marc se mit à rire. Pour la première fois. Le son de son rire me plut. Je saurais le décrire, mais il avait un certain charme. Le fait que ce soit moi qui provoque son hilarité renforça mon plaisir.
— Vous m'auriez vraiment dit ça?
— Pourquoi pas? J’aurais eu le plaisir de vous faire rire. C’est déjà pas mal.
— Il vous aurai fallut un sacré culot.
— Un culot que vous n’auriez pas eu?
— L’auriez-vous eu?
— Sans doute pas. Mais j’ai posé la question en premier.
— Je ne suis pas un type bourré de culot.
— Même pour hurler sur une vieille tante pendant un mariage?
— Ce n’est pas la même du culot, mais de l’inconscience, et une dose de colère. Il y a une grosse différence.
— Et pour partager tant de choses avec moi?
— Je n’ai l’impression d’avoir partagé tant de choses, mais je dirais que c’est une affaire de confiance.
— Vous me faites confiance? Pourquoi?
— Parce que vous me faites confiance. Parce que vous avez eu le culot de venir me voir après la colère, alors que tous les autres m’ont pris pour un fou. Vous n’avez pas eu peur de monter dans ma voiture, de visiter ma chambre d'hôtel minable, de m’inviter chez vous. J’aurais pu être un psychopathe, un assassin, un pervers polymorphe, un violeur, ou pire un électeur du FN, catholique intégriste, prosélyte intolérant, saisissant une occasion de convertir une brebis égarée à sa façon de penser le monde, et si jamais il n’y arrive pas il aura au moins essayé.
Cette fois-ci ce fut moi qui me mis à rire.
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