mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 21

Lui

— Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
J’attendais qu’elle me dise tout d’elle. J’attendais qu’elle me dise pourquoi j’étais là, avec elle, cette nuit. J'attendais qu’elle m’explique pourquoi elle m’avait couru après. J’attendais qu’elle m’explique pourquoi je me sentais si bien avec elle, au point de lui parler de Sophie sans trace de colère dans ma voix, sans rancoeur, sans problème. Je n’attendais rien de précis et tant de choses. Comme d’habitude j’ai fait de l’humour. Mon meilleur moyen de défense. Mon meilleur masque pour dissimuler mon visage de clown triste. Claire avait elle aussi de l’humour, et surtout, répondait bien au mien.
— Si vous me disiez juste pourquoi vous les aimez.
— Pourquoi aime-t-on certaines choses, certaines oeuvres ? Parce qu’elles vous touchent. Quand j’écoute Summertime chanté par Ella Fitzgerald, j’ai des frissons. Parfois il m’arrive de pleurer. Ça dépend des circonstances, de l’ambiance, du moment de la journée.
— Si vous l’entendiez maintenant, pleureriez-vous ?
— Peut-être. Est-ce que vous voulez tenter l’expérience ?
— Non pas vraiment. Je préfère autant que possible éviter de voir couler des larmes. Restons légers.
— Vous pensez que nous sommes légers ?
Le pensais-je ? Si je l'avais dit, je devais le croire. C’était vraiment la sensation que j’avais. Toutes les discussions, même celles qui abordaient les sujets plus graves, me laissaient une impression de légèreté.
— Léger comme La Règle du Jeu, lui répondis-je.
— Exactement. La légèreté grave. Ce mélange d’insouciance, de gaieté, toujours teinté d’un petit peu de noirceur. C’est aussi le sentiment de liberté qui me plaît dans ce film. À chaque fois que je le vois, et je l’ai souvent vu, j’ai l’impression qu’il s'improvise sous mes yeux.
— Comme la vie.
— Comme la vie, avec le drame qui vient clore l'histoire. Comme le monde qui quand tout semble aller trop bien s’amuse à déclencher une guerre, ou un bel attentat.
— C’est la règle du jeu.
— Vous pensez que la vie est un jeu ?
— Est-ce le bon moment pour se lancer dans des réflexions philosophiques ?
— C’est toujours le bon moment. Et ce moment me parait particulièrement propice à ce genre de réflexion. Au calme, au milieu de la nuit, l’esprit en alerte grâce à l’alcool et la caféine.
— Vous ne préférez pas rester léger ?
— N’est-on pas mieux comme ça ?
— Nous ne parlerons donc pas du Grand Voyage.



Elle


— Évitons autant que possible les larmes. Tentons de rester légers.
Marc pensait comme moi. Nous étions arrivés à cet équilibre instable qui, dans les moments de grâce, installe un climat de légèreté. Oui Marc pensait que malgré tout, ou peut-être grâce à tout ce que nous avions dit, grâce à tout ce que nous avions échangé nous étions arrivés à cet état de légèreté, cet état de grâce.
Comme tout, cela ne dure pas, et je redoutais ce moment où, inévitable, une larme viendrait couler le long de ma joue. Il allait arriver. Il devait arriver. Tout ce qui se passait cette nuit n’était qu’une préparation à ce moment-là. Je voulais qu’elle coule, je voulais lui dire ce que je gardais pour moi depuis... une éternité. Tout ce badinage, toute cette discussion sur La Règle du Jeu servaient à retarder, et préparer ce moment-là.
— Vous ne préférez pas rester léger ?
Si bien sûr, je préférais que l’on reste dans ce registre. Encore un peu. Le temps de finir ce verre, le temps de se dire deux trois choses sans importance, et capitale sur nous.
— Nous ne parlerons donc pas du Grand Voyage.
— Si nous allons en parler. Et je vous dirais toute la force de ce livre. Tout le poids de cette histoire. De l’Histoire. Il est beau ce livre. Il est beau parce qu’il parle de la vie aux portes de la mort. Il est beau parce qu’il est plein d’espoir, plein de lumière, juste avant de rentrer dans le désespoir et les ténèbres. Bien sûr il n’est pas léger. Il n’en est pas pour autant lourd, pesant. Il pèse sur ma mémoire, c’est évident, mais il ne pèse pas lourdement, douloureusement. Il pèse comme un souvenir fort pèse.
— D’une lourdeur légère, d’une gravité qui vous donne des ailes, un peu comme Ella Fitzgerald qui chante Summertime, ou Night and Day.
— En quelque sorte.
Le silence revint dans le salon. Bill Evans avait fini de jouer du piano. Marc reposa son verre vide sur la table basse. Je me levais pour remettre un disque. Marc me suivit des yeux.
— Est-ce que vous allez mettre Ella, me demanda-t-il ?
Je n’en avais pas envie. Je sentais que c'était une bonne idée. Je fouillais parmi mes CD à la recherche de titres pouvant convenir à cette nuit étrange. J’aurais pu remettre Bill Evans, mon album préféré You Must Believe In Spring, ou piocher dans d’autre disque de jazz. J’aurais pu créer un autre type d'ambiance en mettant du classique, Chopin, Mozart, Schubert. J’avais envie d’autre chose. J’avais envie de le surprendre, de le déstabiliser, de l'étonner.

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