J’allumais la lumière. Le néon agressif me fit plisser les yeux et réveilla Woostock qui dormait sur l’une des chaises. Il leva la tête et suivit mes explorations dans la cuisine de sa maîtresse. Je trouvais sans problème les boites de Perrier. Il n’en fut pas de même pour les verres.
— Tu ne pourrais pas m’aider un peu, lui dis-je sans que cela ne provoque la moindre réaction de sa part.
Après avoir ouvert plusieurs placards, je mis la main sur deux verres que je posais sur la table à côté des canettes. Woodstock me suivait toujours de son regard vert et énigmatique. Je me postais face à lui.
— Je crois que je commence à tomber amoureux de ta maîtresse mon cher Woodstock.
Il ne dit rien.
— C’est un fait elle me plaît de plus en plus. Il fallait que je le dise à quelqu’un, et comme je ne peux pas encore le lui dire à elle, c’est à toi que je le dis, mais tu dois garder le secret.
Un timide miaulement me répondit. Je caressais Woodstock sur la tête et j'attrapais les verres et les canettes. Woodstock quitta la chaise et me suivit alors que je regagnais le salon.
— Faites attention, vous êtes suivi, me lança Claire.
— Je crois que nous nous entendons bien lui et moi, dis je en remplissant le verre de Claire.
— C’est un gentil chat, qui sait reconnaître les gentils garçons.
— Est-ce que ça veut dire que je fais partie des gentils garçons ?
— Bien entendu, vous me servez à boire, vous veillez à ce que je ne me saoule pas, et vous allez changer le disque parce que j’ai la flemme de me lever.
— Je veux bien, mais dans ce cas c’est moi qui choisis. Tant pis si ça ne vous plaît pas.
— Vous avez bon goût, j’aimerais forcément. Et puis vous allez choisir parmi mes disques, il y a donc peu de chances que je n’aime pas.
Woodtock s’était installé dans mon fauteuil. Je lui dis en passant à côté de lui qu’il allait devoir me rendre ma place dans un moment. Je choisis de ne pas interpréter son miaulement, de peur que ce soit une insulte.
— Qu’est ce que vous voulez comme ambiance ?
— Si on revenait à quelque chose de tranquille.
— De jazzie ?
— Parfait.
Je fouillais dans les CD de Claire. J’étais tenté de remettre Bill Evans. C’est toujours un bon choix. Un choix sûr et de bon goût. Cependant, Bill avait déjà eu son tour de piste. Il fallait qu’il cède sa place à un autre. Et je n’avais pas envie de jazz pur et dur. Juste quelque chose de jazzy. Je passais donc sur les disques d’Ella, je ne voulais pas non plus que Claire se mette à pleurer. Billie Holliday resta dans les bacs. Il est parfois difficile de faire des choix. Claire avait de très bons goûts musicaux. Je lui en fis part.
— C’est grâce à mon père. C’est lui qui a acheté la plupart des CD de ma collection. Son plus grand regret c’est ne pas avoir réussi à converser sa collection de vinyles. Ils ont tous disparu dans l’incendie de son appartement. Il m’a raconté qu’il se foutait d’avoir perdu toutes ses chemises, ses bouquins, même ses cours. Mais sa collection de disques, c’était irremplaçable. C’était juste avant qu’il n’emménage avec ma mère. Disons que l'incendie a un peu accéléré les choses, et facilité le déménagement. Il n’a jamais réussi à retrouver tous ses disques. Il a pourtant hanté les foires, les disquaires, les bouquinistes. Il s’en est constitué une autre. Sans doute plus importante, mais qui n’avait pas la même valeur pour lui. Ces disques-là il pouvait se les payer, se les offrir. Les autres pour les avoir il avait dû travailler, économiser. Il m’a dit que pour s’acheter un exemplaire d’un disque de Coltrane dédicacé par l’artiste il avait passé un mois entier à manger des pâtes, sans fumer, sans sortir avec ses amis, sans acheter de journaux, ni de livres. À la fin du mois, il n’avait toujours pas assez pour payer le disque. Alors, le disquaire lui a fait crédit. En rentrant chez lui, il’ n’a pas osé mettre le disque, ni même le sortir de sa pochette. Il a attendu de l’avoir payé en entier pour l’écouter.
Il n’y avait pas de disque de Coltrane dédicacé par l’artiste, je l’aurais fait tourner dans la seconde si cela avait été le cas. Je trouvais tout de même de quoi créer une bonne ambiance musicale pour cette fin de nuit.
Elle
Après quelques minutes à chercher le disque parfait, Marc jeta son dévolu sur Paolo Conte. Le crooner italien à la voix cassée chanta la nostalgie, la mélancolie, le goût des temps passés. Tout ce qu’il fallait pour parfaire cette nuit.
Marc revint s’asseoir face à moi, en délogeant Woodstock du fauteuil avec douceur. Ce dernier ne lui en voulut pas de s’être fait expulser, et une fois Marc installé il sauta sur ses genoux à la recherche de quelques caresses.
Je bus plusieurs gorgées de Perrier, la fraîcheur et les bulles me firent du bien. Me réveillèrent un peu. J’étais loin de pouvoir tenir encore toute une journée sans dormir, mais je sentais que je pourrais sans doute voir le jour se lever.
Quand j’en trouverais le courage, j’irais chercher les disques de mon père. Quand j’aurais encore plus de courage, je les écouterais. Je refusais de les perdre. Je refusais de les voir prendre la poussière dans le garage de ma mère. Il était encore trop tôt pour qu’ils trouvent leur place chez moi. Avec le temps, je leur ferais une place.
— Quel est votre pire cauchemar, demandais-je à Marc ?
— Je crois que c’est de perdre la mémoire, mais je vous l’ai déjà dit.
— C’est vrai. Moi, j’ai longtemps fait le même rêve. Je rentre chez moi, enfin chez mes parents et ils ne me reconnaissent pas. Ils me demandent qui je suis, ce que je fais chez eux, ils appellent la police. Alors, je m'enfuis, je marche dans la rue, les gens me dévisagent. Partout où je vais, dans tous les endroits familiers, tous les endroits où je sais que je suis connue, c’est la même chose, personne ne me reconnaît. Je croise des amis, des collègues, et personne ne sait qui je suis. Je finie par trouver un miroir pour me voir, pour me reconnaître. Là ce n’est pas moi, c’est un autre visage que le mien, à chaque fois différent.
— C’est intéressant comme rêve. J’aimerais avoir des notions de psychiatrie pour l’interpréter.
— C’est idiot ce que je viens de faire. Il n’y a pas plus emmerdant que les rêves des autres.
— C’e n’est pas vrai. Ça peut être passionnant pour apprendre à connaître quelqu’un. Je vous jure que si je vous croise dans la rue un jour, par hasard, je vous reconnaîtrais.
— Vous croyez que nous nous recroiserons un jour.
— Je vais même vous dire mieux, je crois que c’est le début d’une grande amitié.
Marc souriait en caressant Woodstock. Il était fier d’avoir cité Casablanca. Il attendait que je dise quelque chose comme: “We'll always have Paris”. Je n’avais pas envie de lui faire plaisir. Je n’avais pas envie que nous restions amis. Dans ce cas j’aurais pu lui dire: “Kiss me. Kiss me as if it were the last time.”. Un peu audacieux, mais s’il voulait faire un concours de citation, il fallait qu’il soit prêt à payer le prix.
— Play it again, Sam, fut tout ce que je trouvais à répondre.
— Je pense avoir trouvé mon maître en matière de citations.
Marc eut la délicatesse de ne pas me faire remarquer que je m’étais trompée. Jamais dans le film cette phrase.
— Et en dehors de perdre la mémoire, est-ce qu’il y a un cauchemar qui vous obsède ?
Marc revint s’asseoir face à moi, en délogeant Woodstock du fauteuil avec douceur. Ce dernier ne lui en voulut pas de s’être fait expulser, et une fois Marc installé il sauta sur ses genoux à la recherche de quelques caresses.
Je bus plusieurs gorgées de Perrier, la fraîcheur et les bulles me firent du bien. Me réveillèrent un peu. J’étais loin de pouvoir tenir encore toute une journée sans dormir, mais je sentais que je pourrais sans doute voir le jour se lever.
Quand j’en trouverais le courage, j’irais chercher les disques de mon père. Quand j’aurais encore plus de courage, je les écouterais. Je refusais de les perdre. Je refusais de les voir prendre la poussière dans le garage de ma mère. Il était encore trop tôt pour qu’ils trouvent leur place chez moi. Avec le temps, je leur ferais une place.
— Quel est votre pire cauchemar, demandais-je à Marc ?
— Je crois que c’est de perdre la mémoire, mais je vous l’ai déjà dit.
— C’est vrai. Moi, j’ai longtemps fait le même rêve. Je rentre chez moi, enfin chez mes parents et ils ne me reconnaissent pas. Ils me demandent qui je suis, ce que je fais chez eux, ils appellent la police. Alors, je m'enfuis, je marche dans la rue, les gens me dévisagent. Partout où je vais, dans tous les endroits familiers, tous les endroits où je sais que je suis connue, c’est la même chose, personne ne me reconnaît. Je croise des amis, des collègues, et personne ne sait qui je suis. Je finie par trouver un miroir pour me voir, pour me reconnaître. Là ce n’est pas moi, c’est un autre visage que le mien, à chaque fois différent.
— C’est intéressant comme rêve. J’aimerais avoir des notions de psychiatrie pour l’interpréter.
— C’est idiot ce que je viens de faire. Il n’y a pas plus emmerdant que les rêves des autres.
— C’e n’est pas vrai. Ça peut être passionnant pour apprendre à connaître quelqu’un. Je vous jure que si je vous croise dans la rue un jour, par hasard, je vous reconnaîtrais.
— Vous croyez que nous nous recroiserons un jour.
— Je vais même vous dire mieux, je crois que c’est le début d’une grande amitié.
Marc souriait en caressant Woodstock. Il était fier d’avoir cité Casablanca. Il attendait que je dise quelque chose comme: “We'll always have Paris”. Je n’avais pas envie de lui faire plaisir. Je n’avais pas envie que nous restions amis. Dans ce cas j’aurais pu lui dire: “Kiss me. Kiss me as if it were the last time.”. Un peu audacieux, mais s’il voulait faire un concours de citation, il fallait qu’il soit prêt à payer le prix.
— Play it again, Sam, fut tout ce que je trouvais à répondre.
— Je pense avoir trouvé mon maître en matière de citations.
Marc eut la délicatesse de ne pas me faire remarquer que je m’étais trompée. Jamais dans le film cette phrase.
— Et en dehors de perdre la mémoire, est-ce qu’il y a un cauchemar qui vous obsède ?
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire