mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 18

Lui

Claire mit deux tasses à réchauffer au micro-ondes.
— Pour quelqu’un qui n’aime pas ça, vous en buvez beaucoup.
— Les circonstances sont un peu particulières. Ça vaut toujours mieux que me saouler au whisky.
Le micro-ondes sonna. Claire se leva. Elle déposa les deux tasses sur la table. Attrapa un paquet de biscuit. Le café était brûlant. Avant de le boire, elle se mit à tremper les galettes St Michel dans le liquide noir et fumant.
— Alors ?
— Alors, je pourrais vous dire que j’ai été séduit par son intelligence, sa profondeur, son esprit. Il m’a fallu attendre de la connaître un peu pour découvrir qu’elle avait toutes ces qualités, et même plus. Elle avait, et doit toujours avoir même si je ne les ai pas vus depuis quelque temps, de très beaux yeux. D’un noir profond. Un regard hypnotisant. Ce sont les yeux que je regarde en premier.
— Ça fait toujours bien de dire ce genre de choses, me dit-elle en faisant la moue. Je suis sûre que vous regardez aussi les seins et les fesses.
— Et les jambes aussi. Et les jambes surtout. Je ne suis pas un homme à seins. À gros seins disons. Les petits me vont très bien. Mais en fait, cela n’a pas d’importance. Les yeux ou très clairs, ou très sombres c’est mon truc. Et les jambes donc...
— Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie
— vous m’avez sorti les mots de la bouche.
— Les mots de Truffaut de la bouche.
— Quand les mots des autres sont beaux, il est normal, presque obligatoire, de les emprunter. ‘Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n’y a pas d’embouteillage dans les films, il n’y a pas de temps mort. Les films sont comme des trains qui avancent dans la nuit ‘. Elle est belle cette phrase aussi, vous ne trouvez pas ?
— Ne vous éloignez pas du sujet. Comment l’avez-vous abordée ?
— Je l’ai percutée violemment. Et nous sommes tombés sur le cul et la surface glacée de la patinoire. Et je l’ai fait exprès. Ce n’est pas très élégant. Je le reconnais. Sur le coup je n’avais pas d’idée. Je ne suis pas très fort pour aborder les filles. Trop timide. Donc comme tous les timides, je peux me révéler violent dans mes rapports humains. Ce soir là, pendant cette soirée en groupe à laquelle je participais pour la seule raison qu’elle en était, en désespoir de cause, n’ayant pas trouvé le courage de lui parler avant, j’ai choisi une stratégie offensive et je lui ai fait du rentre-dedans au sens le plus littéral du terme.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ?
— Nous avons ri. Nous nous sommes frotté les fesses en nous relevant. Nous avons quitté la piste, et devant un verre, après que je me suis excusé de ma maladresse, elle m’a demandé quels étaient mon film, mon livre et ma chanson préférés.
— Et alors ?
— Citizen Kane, Belle du Seigneur, et Stranger in the Night. J’ai menti, bien sûr. Je voulais l’impressionner. J’aurais pu tout aussi bien dire, Les sous-doués en vacances, Oui-Oui, et La Bonne du curé pour la faire rire. Dans ces moments-là, avec ces questions-là, il est délicat de dire la vérité.
— Si je vous posais la question, vous mentiriez aussi ?
— Annie Hall, Ensemble, C’est Tout, et Souffrir par toi n’est pas souffrir. C’est assez proche de la vérité. Tout en étant réducteur. C’est difficile de réduire ses goûts à trois titres.
— C’est assez révélateur tout de même. Si je devais répondre, je ne sais pas ce que je dirais.
— Je vous laisse le temps de la réflexion.
Le café avait eu le temps de refroidir. J’en avalais une longue gorgée. Je trouvais cela presque bon. Claire se resservit, finissant la cafetière. Pendant qu’elle attendait que sa tasse finisse de se réchauffer, elle me demanda si je voulais qu’elle en refasse une autre tournée. Je consultais ma montre. Déjà 2 heures.




Elle

En l’écoutant me répondre, en l’entendant ces mots, en le voyant réfléchir à ses phrases j'eus envie de lire ce qu’il écrivait. J’essayais d’imaginer comment il aurait mis en scène, comme il allait mettre en mots cette nuit. J’essayais d’imaginer comment il me décrirait, avec quel mots il parlerait de moi, ou comment il n’en parlerait pas. Il ne m’avait rien dit de Sophie. Juste qu’elle avait de beaux yeux noirs, et je me l’imaginais très bien. Je la voyais sur cette patinoire. Je me représentais la scène de leur rencontre brutale. Je la voyais marcher dans la rue. Je voyais le balancement de ses hanches, les ondulations de ses longs cheveux. Je le voyais lui, à ses côtés, lui tenant la main. Non, lui effleurant la main à chaque pas. Leurs doigts se frôlant, mais ne se tenant jamais. Ils formaient un joli couple. Un couple dont j’étais jalouse. Jalousie idiote. Jalouse de l’idée que je me faisais d’eux, sans rien savoir d’autre qu’elle avait de beaux yeux noirs.
— Je vous laisse le temps de la réflexion.
Il me regardait par dessus sa tasse en buvant son café. Ses yeux pétillaient. Cette question. Ces révélations l’amusaient. Il déclina ma proposition de faire une nouvelle cafetière. Je m’adossais au frigo pour boire ma quatrième ou cinquième tasse. Beaucoup trop de caféine. Il se passa plusieurs minutes avant que l’un de nous deux reprenne la parole. Sans que cela soit inconfortable, signe de notre complicité naissante. Ou, sentiment présomptueux de ma part, que j’étais plus pour lui qu’une inconnue excentrique.
— Quand j’étais petite, je trempais des michoco dans le café de mon père. C’est peut-être pour cette raison que je suis accroc à la caféine.
— Vous avez de la chance, vous auriez pu être addict à des drogues plus dures.
— Ou aux michoco. Remarquez, les michoco me semblent être une drogue dure aussi. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais avant, j’ai l’impression de faire ancien combattant, la partie dorée des papiers de michoco se détachait. Mon père m’avait fait croire que c’était de l’or. Du vrai. Je les collectionnais pensant devenir riche. Même après qu’il m’a dit qu’il m’avait fait une blague, j’ai continué. J’avais une boite pleine de petits bouts de papier d'aluminium doré. Un jour j’ai voulu les faire fondre, juste pour voir. Je n’ai pas eu de lingot d’or, juste un tas de papiers noircis, quelques cendres. Mais j’ai été plus déçue de découvrir que maintenant l’emballage à changé.
— On est souvent déçus quand nos souvenirs d’enfance sont trahis.
— Vous dites ça comme si ça a aussi été le cas pour vous.

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