mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 13

Lui

Ce contact physique, cet effleurement, me tira de mes pensées morbides. Claire retira sa main en douceur, me sourit timidement et retourna s’occuper du café. Elle attendit qu’il finisse de passer, retira la verseuse, attrapa deux mugs, qu’elle remplit du liquide noir et brûlant. Et vint s’asseoir à la table.
J’étais encore troublé par son geste. J’étais étonné d’être troublé. Il ne représentait pas grand-chose ce geste. Juste un détail par rapport à tous le reste. Nous nos racontions nos vies depuis trois bonnes heures, nous flirtions, badinions gentiment, et là parce qu’elle m’avait touché la main je ne savais plus quoi dire. Un simple geste de compassion après avoir partagé le souvenir du traumatisme que m’avait causé la crémation de mon arrière-grand-mère, et me voilà sans voix.
Je me perdais dans la contemplation des volutes de vapeur s’élevant de ma tasse. Mes pensées n’étaient plus occupées par les réminiscences d’un traumatisme enfantin, les images de cendres répandues sur le sol, tout ce qui restait d’une bisaïeule s’éparpillant au milieu d’une forêt, virevoltant sous le vent, s’accrochant à la mousse et aux fougères.
Je m’interrogeais sur ma présence dans cette cuisine, à cette heure, avec cette jeune femme. Je repassais dans ma tête le film de cette soirée, l'enchaînement d'événements ayant conduit à cette improbable situation. Tout cela ressemblait trop à un film. À ces films qui hantent mes pensées en permanence. Je devais rêver tout cela. Pourtant, j’avais bien senti le contact de sa main sur la mienne. Et voilà que j’y revenais.
— Vous n’avez pas fini l’histoire de Tigana.
Claire me fit une nouvelle fois retomber sur Terre. Elle avait raison, j'avais laissé cette histoire en suspens, à cause d’une ambulance, d’un besoin étrange de boire du café, et ces souvenirs perturbants.
— Où en étais-je?
— La seule bêtise, avoir volé le doudou de votre frère.
— Oui… Il a surgi, et attrapé le lapin, et a sauté la barrière. Nous l’avons vu partir, la peluche dans la gueule. Mon petit frère s’est mis à hurler comme si on lui avait arraché un bras. Il aurait perdu sa mère, son père ou même son grand frère il n’aurait pas été plus bouleversé. Les habitants les plus vieux du quartier ont dû penser que l’on avait ressorti les sirènes qui prévenaient les attaques aériennes pendant la guerre. Nous n’avons pas eu d’autre choix que nous lancer à la recherche du lapin kidnappé. Frappant aux portes, interrogeant les voisins, appliquant à la lettre les méthodes du FBI, parce que ce sont les premières heures les plus importantes. Malheureusement, les heures passaient et nous n’avions pas la moindre piste. Aucune trace du disparu, et de son ravisseur. Et quand bien même Tigana serait-il revenu, nos techniques d’interrogatoire n’avait que peu de chances de marcher sur un chien.
« Le soir tombait et mon frère pleurait toujours. Ce drame me permit de découvrir que le corps humain contient des réserves d’eau que je ne soupçonnais pas. L'heure du coucher arrivait à grands pas et il fallait que l’on se rende à l’évidence, le lapin n’allait pas réapparaître. Pour la première fois depuis son baptême mon frère allait devoir dormir sans son doudou. Cette perspective ne le réjouissait pas, et s’il avait pu pleurer encore plus, il l’aurait fait. Nous étions partis pour l’entendre hurler une bonne partie de la nuit.
« Alors, pour nous éviter une nuit blanche, il a fallu sortir les grands moyens: l’ours paternel. C’est ma mère qui a eu l’idée. Et surtout c’est elle qui a réussi à convaincre mon père de prêter son ours pour remplacer le lapin perdu. Il a sorti sa vieille peluche de son sac en plastique où il dormait depuis des années, et avec une certaine réticence l’a tendu à son fils. Il ne lui donnait pas qu’une peluche, mais un vestige de son enfance, dans ses yeux se lisait la peur de ne pas le revoir entier au matin. Mon frère a dû sentir l’honneur qui lui était fait, et se calma. Nous avons pu dormir tranquilles. Mais le plus beau a eu lieu le lendemain matin.
« Quand mon père est sorti pour aller travailler, il a trouvé Tigana, sur le paillasson, avec le lapin, en une seule pièce. Pourquoi l’avait-il pris, qu’est-ce qu’il en avait fait pendant la nuit? Cela restera à jamais un mystère. Mon père a pu remettre son ours dans le placard. Mon frère a pu sécher ses larmes sur son lapin. Personne n’en a voulu à Tigana. Tout est bien qui finit bien.”
Je soufflais sur mon café avant d’en boire une gorgée. Ce n’était pas si mauvais que ça.



Elle

Ses yeux pétillaient, ses mains s’agitaient pendant qu’il me racontait cette histoire. Elle était amusante. Je savais qu’il devait l'embellir, en rajouter, prendre des libertés avec la réalité, comme il l’avait fait quand il m’avait décrit un peu plut tôt ce dîner avec son amoureuse. Quelle importance, il le faisait bien.
Je sirotais mon café tout en l’écoutant, manquant de m’étouffer deux ou trois fois à cause des rires qu’il provoquait. Il n’y avait plus la moindre trace de mélancolie dans ses yeux.
— Il est toujours vivant, demandais-je?
— Le lapin ou le chien? Le lapin a subi de nombreuses interventions de chirurgie plus ou moins esthétique, mais il est toujours en vie, et mon frère dort toujours avec. Tigana, il doit être mort aujourd’hui. Cette histoire remonte à plus de vingt ans. Un jour il est parti comme il était venu. Il a dû se trouver une autre famille. Ne bougez pas.
Il se leva, quitta la cuisine. En fille bien désobéissante, je l’ai suivi. Il attrapa sa veste qu’il avait laissée dans le salon. Il en tira son portefeuille. Il en sortit une photo qu’il me tendit.
Sur celle-ci on voyait un couple avec deux enfants et un chien tout noir. Tous, même le chien, prenaient bien la pose. Cliché figé, pas naturel pour un sou. Sourires forcés, même pour le chien. Pourtant, c’était une belle photo de famille. Le patriarche, belle moustache fournie, belle blouse blanche de boucher, avait le regard fier, fier de ses enfants, de sa famille. La mère, une main sur l’épaule de chacun de ses fils, les couve le regard empli d’amour. Les enfants malgré le sourire forcé plaqué sur leur visage ont dans les yeux une lueur qui ne ment pas, ils sont heureux. Le chien, à côté du plus jeune enfant se tient bien, et en bon professionnel regarde droit dans l’objectif.
— J’avais 9 ans, mon frère 7. C’était dans la cour derrière la boucherie. Je ne sais plus qui a pris la photo. C’est la seule de nous tous ensemble, avec en prime Tigana.
« Je n’ai pas de photos de vacances. Je ne suis jamais parti avec mes parents. Les seuls clichés de moi au bord de la mer, ou à la montagne, sont ceux où je suis avec mes grands parents, ou des oncles et des tantes. Et sur ceux-là je tire une tronche pas possible. Il faut dire que je n’étais pas un enfant facile, à la mer je n’aimais pas le sable, et à la montagne je n’aimais pas la neige.
« D’une certaine façon, cette photo est la seule preuve de l’existence de ma famille.»
J'avais entre les mains un vrai trésor. Petit bout de papier légèrement jauni, un peu écorné.
— Je ne voudrais pas vous faire pleurer avec mes histoires. J’ai eu une enfance normale, ni plus triste, ni plus heureuse que les autres. Mes parents ne me battaient pas, je n’ai jamais manqué de rien, je ne suis pas l’enfant du placard. Mais mes parents travaillaient beaucoup, pendant les vacances, les week-ends, en fait tout le temps. Cela m’a empêché d’avoir le genre de relation que mes camarades avaient avec leurs parents.
Il n’y avait ni rancoeur, ni colère, ni tristesse dans sa voix. Il faisait simplement le constat de ce que furent ses années d’enfance, et les rapports qu’il avait eus avec ses parents.
Je lui rendis sa photo. Il la rangea dans son portefeuille.

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