mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 24

Lui

Claire me tendit une pile de feuilles blanches et un stylo. Elle voulait vraiment que j’écrive son portrait. Là, comme ça, dans son salon, à 4 heures du matin, avec beaucoup trop d’alcool et pas assez de sommeil. Elle croyait quoi, que ça venait comme ça, d’un coup, qu’il suffisait que j’aie entre les mains un stylo pour que je me mette à remplir des feuillets ? Le pire c’est qu’elle avait raison. Du moment où elle m’a parlé de ce projet, j’ai commencé à le faire son portrait. Quand elle m’a donné le matériel, j'avais déjà la première phrase : vous êtes juste un petit peu moins grande que moi. Juste quelques centimètres. Juste quelques centimètres qui me font baisser le regard pour me plonger dans vos yeux. J’étais même content de moi. Mais je ne pouvais pas l’écrire, pas maintenant. Plus tard, si jamais nous avions droit à un plus tard.
— Vous n’allez pas le faire, lui dis-je en reprenant ma place. Je ne vous inspire pas ?
Non je ne vais pas le faire. Pas sur le papier. Pas parce qu’elle ne m’inspirait pas. Mais tout au contraire. Elle ne savait pas ce que je pouvais écrire, et pour le moment c’est préférable. Vos yeux verts qui se parent d’un rien de gris. Petites taches pour que votre regard prenne juste ce qu’il faut de profondeur. Petits nuages qui viennent à peine perturber le reflet des mers du sud qu’est votre regard. Une mer où il fait bon se plonger. Cela serait déplacé de le lui dire, alors de l’écrire.
Elle doit deviner tout ce que j’ai en tête, puisqu’elle me propose de changer de sujet. D’écrire sur tout autre chose. N’importe quoi. Ce que je veux. Soit.
— Parlez-moi, lui dis-je en me lançant dans le travail.
— Vous ne préférez pas que je mette un nouveau disque ?
— Non, racontez-moi quelque chose. Il faut que vous soyez active, si vous restez à me regarder, je vais me bloquer, et je n'arriverais à rien.
Claire s’enfonça dans le canapé. Elle cherchait ce qu’elle pourrait bien me dire. Je commençais à écrire. Je ne savais pas où j’allais en écrivant les premiers mots. C’est souvent le cas.
— La première fois que je suis rentrée dans le grand amphi, en première année de médecine, j’ai eu envie de partir en courant.
Je relevais un instant les yeux vers Claire. Elle ne me regardait pas. Elle avait replié ses jambes sous elle, tenait un cousin entre ses bras, baissait la tête. Voilà qui aurait fait un joli début pour un portrait.
— Il y avait tant de monde dans cet amphi, partout, sur les bancs, sur les marches, debout au fond. Et un bruit. Un brouhaha. J’ai eu peur. Comment jamais avant. Jamais de cette façon. J’aurais pu tout laisser tomber sur le champ. Tant pis pour les études de médecine, et la fierté paternelle.
Claire tremblait presque en évoquant ce souvenir. C’était étonnant cette alternance d’humeur. Quelques secondes plus tôt, elle était toute enjouée, elle menait la danse. Et maintenant elle était redevenue une petite fille fragile. Elle n’en était que plus touchante.
Claire continua de parcourir ses souvenirs d’étudiante. Je replongeais dans mon histoire. Mon embryon d’histoire.



Elle


Pourquoi étais-je allé cherche ce souvenir-là ? J’en avais pourtant de plus joyeux. Pourquoi faut-il que je revienne toujours vers les souvenirs douloureux ? Sans doute parce qu’ils précèdent toujours des souvenirs plus agréables.
Marc me regardait du coin de l’oeil, abandonnant un instant la tâche que je lui avais confiée. J’avais été folle de lui demander ça. Il avait été encore plus fou en acceptant. Il écrivait. Quoi ? Je n’en savais rien encore. Mais il écrivait.
C’était beau de le voir penché sur ses feuilles, faisant courir son stylo, produisant des phrases, construisant une histoire. Il était beau.
— C’est un prof qui m’a poussé à m’asseoir, repris-je en le voyant relever la tête. Celui qui m'appellera quelques années plus tard Peanuts. J’ai senti une main se poser sur mon épaule. Il m’a souri, m’a conduite vers un coin de l’amphi, et m’a abandonnée là, en me disant d’avoir confiance en moi, que tout se passerait bien. Je lui ai fait confiance. Je l’aimais bien, c’était un ami de mon père, il ne pouvait pas me mentir.
« Ce qu’il ne m’a pas dit à ce moment-là, c’est que je devais abandonner à la porte de cet amphi tout contact avec le monde normal, toute idée de vie sociale, toute envie culturelle. Il ne m’a pas dit que pendant l’année à venir je ne verrais pas un film, ne lirais pas un roman, ne passerais pas une seule soirée entre amis. Mon seul horizon allait être les cours, les livres d’anatomie, d’histologie, etc... Mes seules escapades seraient pour l’amphi, mes plus belles sorties à la bibliothèque, mes plus belles nuits blanches. Il a bien fait de ne m’en rien dire, j’avais assez la trouille comme ça.
« Je suis devenue grise. Je ne me nourrissais que de conserves, de plats surgelés, de sandwiches. Je dormais peu, et mal. Mes rêves étaient peuplés de schémas anatomiques, des coupes de cellules, de formules statistiques. Je ne me rendais même pas compte que je maigrissais, que mes cheveux avaient besoin de voir un coiffeur, que je me transformais en un monstre. La tête de plus en plus pleine, et le reste du corps en friche.
« Pour Noël, mon père a eu peur. Il ne m’en a rien dit sur le coup. Mais après que j’ai eu mon concours. Presque deux ans plus tard. Parce que malgré tous mes efforts, tous les sacrifices, je n’ai pas eu mon concours du premier coup. Parce que je ne me suis pas réveillée le jour de l’épreuve d’anatomie. J’ai été à deux doigts de devenir folle. J’ai été à deux doigts de tout laisser tomber, de partir loin, très loin. De me faire oublier du monde. Puis j’ai pensé à mon père. Je ne pouvais pas le laisser.
« J’ai passé l’été avec lui, à le suivre dans ses visites, à discuter avec lui de ses études. Il m’a remonté avec ses histoires, des petits coups de blanc, et des petits plats. J’ai repris le chemin de la fac le coeur moins lourd que quand j’en étais partie. Je me suis replongée à fond dans le travail, mais en m’accordant une soirée de débauche par semaine, un film, une sortie au théâtre, un concert, un vrai livre. Au début je m’en voulais, je culpabilisais. Puis, peu à peu, j’ai oublié mes remords. J’allais bien. Je dormais mieux.
« J’ai eu mon concours, je suis passée en deuxième année; J'avais passé l’obstacle. En découvrant les résultats, j’en ai pleuré. C’est les yeux pleins de larmes que j’ai couru pour sauter au cou de mon père, qui s’est mis lui aussi à pleurer. Après avoir séché nos larmes, nous sommes allés nous asseoir sur un banc. C’est là qu’il m’a dit que je lui avais fait peur quand il m’avait vu revenir, pour les fêtes de fin d’année. Il ne m’avait pas reconnue. Il avait pensé à me faire quitter la fac. Il avait demandé à son ami de me surveiller, de lui faire des rapports réguliers sur mon état et d’intervenir si jamais j’étais trop mal.
Marc grattait du papier, trois ou quatre feuilles étaient par terre, à ses pieds, déjà noircies. Entre deux phrases, il passait sa main dans ses cheveux. Il s'arrêtait régulièrement et se frottait le bout du nez, avant de raturer, rayer, corriger ce qu’il venait d’écrire. Je n’étais pas sûre qu’il avait entendu ce que je venais de raconter.
— Si mon père avait su que son espion couchait avec moi deux fois par semaine, dis-je pour tester son attention.
— Quoi, dit-il en relevant la tête, interloqué ?
— Je plaisante, je voulais voir si vous suiviez.
— Bien sûr que je vous suis, qu’est-ce que vous croyiez ? J’ai tout entendu. Je peux vous faire un résumé si vous voulez.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire