mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 28

Lui

Cette fois-ci j’entendis les 5 coups de cloches provenant les l’église voisine. Le temps filait à une vitesse. Surtout lorsque l’on est en bonne compagnie. Est-ce que je devais encore attendre ? Est-ce qu’il y avait quelque chose à attendre ? Il fallait que je provoque un peu les choses, ou que je parte.
— Vous ne voulez pas un dernier verre avant de partir ?
Claire s'était levée avant moi, se dirigeant vers les bouteilles.
— Vous ne croyez pas que nous avons abusé ce soir des alcools forts, lui dis-je alors qu’elle versait déjà une nouvelle rasade whisky dans un verre lourd ?
— Nous ne sommes pas ivres. Nous avons été raisonnables. Ne me dites pas que vous avez dépassé vos limites.
Elle tentait de me retenir encore un peu, m’amadouant avec un verre, et le plus beau sourire qu’elle était capable de produire.
— Je ne vais pas vous mentir, je me suis déjà mis dans des états lamentables, lui dis-je, mais je ne tiens pas à vous offrir ce genre de spectacle déplorable.
— Il faut parfois savoir lâcher prise, l’alcool est un bon moyen de s’oublier un moment.
— Et l’alcool sait vous rappeler douloureusement que vous vous êtes oublié.
— Vous êtes loin de cet état là. Allez un dernier verre, pour me faire plaisir.
D’autorité elle me mit ce dernier verre entre les mains.
— Ordres du médecin.
— La dernière fois que je me suis mis minable... Non je ne vous raconterais pas cette fois-là. Je ne veux pas casser l’ambiance.
— C’était aussi lamentable que ça ?
— Et bien pire encore, mais ce n’est pas ça, les circonstances étaient trop cafardeuses. Je n’ai pas envie d’en parler. Non, je veux une cuite joyeuse. Une cuite qui vous fait faire des choses folles, mais drôles.
Je n’allais pas lui dire que la dernière fois que j’avais bu plus que de raison j’étais seul. Avec une bouteille de champagne. Sophie venait de partir. J’étais rentré après le boulot. Je savais qu’elle devait passer pendant la journée pour prendre les affaires qui restaient chez nous. Chez moi. Désormais juste chez moi. Il ne restait plus une trace d’elle. Ses tiroirs étaient vides. Son côté de la penderie désert. Plus un seul flacon de produit de beauté dans la salle de bain. Même ses livres avaient quitté la bibliothèque. J’étais seul dans le grand appartement. Alors, j’avais pris la dernière bouteille de champagne qui traînait dans le frigo. Je l’avais regardée un moment. Hésitant. Est-ce que c’était bien raisonnable de l’ouvrir ? De la boire ? Je n’avais pas envie d’être raisonnable. J’avais envie d’oublier. De me laisser prendre au piège du confort de l’alcool, cette douce torpeur, cet état cotonneux. Le bouchon a sauté. La mousse a coulé le long du goulot. Je me suis versé un verre, et puis un autre, et encore un autre. Jusqu’à ce que la bouteille soit vide. Que je vois le monde un peu flou, qu’il n’ait plus les bords tranchants. Je me suis endormi tout habillé sur le canapé. J’ai passé une nuit sans rêves. Je n’ai pas eu de gueule de bois, je n’ai eu aucun problème pour me lever. Etait-ce une raison pour raconter cette histoire ?
— La dernière fois que je me suis prise une cuite joyeuse c’était le jour où j’ai passé ma thèse, me dit Claire. Il y avait toute ma famille, mes amis, et beaucoup trop à boire. Non, je dis n’importe quoi. C’est après qu’il y avait trop à boire, et que j’ai fait preuve de peu de volonté. Il faut dire qu’outre la bonne humeur, la joie d’en avoir fini avec les études, ce qui suffisait à me faire boire, j’ai croisé Thomas. Pour la première fois depuis notre rupture. Il semblait heureux au bras de sa nouvelle amie. Elle était canon sa pouf. Je me suis sentie conne. Alors, j’ai bu. J’étais docteur en médecine, et incapable de résister à la vision de mon ex avec sa copine. Je ne me souviens pas de tout. Il parait que j’ai fini dans un triste état. J’ai chanté dans la rue, sauté dans les fontaines, accosté des inconnus, vomi sur des voitures. Rien que de bien classique. Tout aussi classique que les douleurs du lendemain.



Elle


Marc devait me prendre pour une alcoolique. Nous n’avions pas bu tant que cela. Quelques verres. Beaucoup de café. Un peu de whisky. Mais à chaque fois c’est moi qui lui proposais, à chaque fois c’est moi qui prenais l’initiative de verser une rasade de whisky. Lui n’avait réclamé que du café. Et bien tant pis. Qu’il pense ce qu’il veut. Si boire un nouveau verre me permettait de le garder encore un peu, et de trouver le courage d’aller jusqu’au bout.
Je n’étais pas une alcoolique. Je buvais, parfois trop, comme tout un chacun. Je lui racontais ma dernière soirée alcoolisée. Je n’étais pas fière de ce que j’avais fait, ce qui ne m’empêchait pas d’en rire aujourd’hui. Cela ne faisait pas de moi une ivrogne, qui aime à raconter ses exploits alcoolisés.
— Après ça, je ne vois pas comment je peux surenchérir, dit Marc, toutes mes histoires de beuveries sont bien pâles.
— Vous êtes méchant. C’est la seule fois de ma vie que j’ai fait des trucs pareils.
— Je n’ai jamais vomi dans la rue. Je n’ai jamais dansé dans les fontaines...
— C’est parce que vous êtes trop sérieux. Je suis sûre que vous avez le vin triste.
— Il fut un temps où c’était le cas.
— Et maintenant ?
— Et maintenant je bois juste ce qu’il faut pour ne pas faire de bêtises.
— Un homme qui garde toujours le contrôle, même sous l’influence de l’alcool. C’est rare.
— Vous n’arriverez donc pas à me saouler pour pouvoir abuser de moi.
— Il va falloir que j’abuse de vous alors que vous êtes encre sobre.
— Au moins, j’en garderais quelques souvenirs.
— Je vous promets qu’ils ne seront pas tous désagréables.
Un ange passa. Juste perturbé dans son vol par Joe Dassin qui continuait de chanter des chansons populaires, chansons que connaissaient les élèves de Marc. Nous dérapions. Marc avait raison, nous avions sans doute trop bu, l’un comme l’autre. Nous étions à deux doigts de voir s’installer le malaise.
— Peut-être allons-nous trop loin ?
Je ne pouvais donner tort à Marc. Il devait avoir l’esprit encore assez clair. Plus que moi ?
— Si au lieu d’un nouveau verre d’alcool de grains, qui risquerait de nous faire faire des choses regrettables, nous passions à une boisson plus sage, mais plus sûre, proposa-t-il.
— J’ai du Perrier dans le frigo, dis-je en initiant un mouvement pour m’extraire du canapé.
— Restez assise, je vais le chercher.
Je le regardais partir vers la cuisine. Il ne tanguait pas. Sa démarche était assurée. En aurait-il été de même pour moi ? Je me voyais déjà m’affaler de tout mon long à peine levée, offrant un spectacle peu reluisant de ma personne.
Il alluma la lumière, je l’entendis farfouiller dans les placards, ouvrir le frigo, et parler avec Woodstock.
J’en avais assez de Joe Dassin. Les chansons populaires, la variété française c’est sympathique, mais pas trop longtemps. Oserais-je aller changer le disque ?

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