mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 16

Lui

J'eus peur que Claire ne se mette à pleurer. Elle avait les yeux embués. Je cherchais un moyen de faire changer son humeur, de repartir sur un terrain moins douloureux. Je saisis cette occasion pour aller faire un petit tour du côté de ses livres.
J'avais retardé au maximum mon expédition dans les rayonnages de sa bibliothèque. Ma subtile remarque sur mes velléités d’écrivain me donnait une excuse pour aller fouiner parmi ses lectures.
En général c’est une des premières choses que je fais quand je rends visite à quelqu'un. Ce n’est pas poli parait-il. Pourtant, je ne trouve pas mieux pour apprendre sur mes hôtes des choses qu’ils ne me diraient pas.
Cette fois-ci je n'avais pas osé. Elle était pourtant très bien remplie, mais je craignais d’y trouver un bouquin qui m’aurait déçu. Je ne voulais pas prendre de risque. Surtout ne pas gâcher le charme indéfinissable de cette rencontre.
Je souriais en lisant les titres. Elle avait du goût. Disons qu’elle avait le même que le mien. À quelques détails près. Je feuilletais plusieurs ouvrages, lisant quelques pages pour me replonger dans mes souvenirs.
En page de garde de l’un de ses livres, je trouvais un petit mot :
« Peanuts,
Ne crois pas que l’aventure s'arrête aujourd’hui. Elle ne fait que commencer, et sans vouloir te faire peur, le plus dur est à venir.
Je suis fier de toi, ton petit papa qui t’aime fort. »
Je tournais quelques pages. Elle voulut savoir ce que je lisais. Est-ce que je pouvais prendre le risque de faire retomber l'ambiance une nouvelle fois ? Cette dédicace était belle. Elle devait avoir pour elle une résonance particulière. Ces pages pouvaient de nouveau lui faire monter des larmes. Je lui jetais un regard par-dessus mon épaule. Elle semblait aller mieux. Je lui souris. Elle me rendit mon sourire. Au hasard je lui lus un passage.
Elle n'eut pas l’air triste. Bien au contraire, les quelques lignes éveillèrent de jolis souvenirs qu’elle partageât avec moi. Des souvenirs de lecture. Des souvenirs de complicité entre une fille et son père.
Je revins sur la dédicace pendant qu’elle me parlait de ce livre là. En le refermant, je lui demandai.
— Donc Peanuts, c’est vous.




Elle

— Oui, mon père m’appelait comme ça. Parce que j’étais un tout petit bébé, puis une toute petite fille. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, mais il m’a dit que quand j’avais un ou deux ans ça me faisait rire quand il m’appelait Peanuts.
« Quand j’ai commencé à savoir bien lire, il m’a fait découvrir les Peanuts de Schulz. Ça n’avait pas de rapport avec moi, mais j’ai tout de suite aimé cette bande dessinée. Je rêvais d’avoir un chien comme Snoopy. À défaut j’ai un chat que j’appelle Woodstock. Ça reste dans le même esprit.
« Peanuts est le seul surnom que j’ai eu. Même mes copines d’école m’appelaient comme ça. La faute à mon père qui m’interpellait par ce petit nom à la sortie de l’école. Ça m’a suivi par la suite au collège et au lycée. À aucun moment ça ne m’a gêné, parce que ça venait de lui, parce que c’était avant tout affectueux.
« Je ne dis pas qu’en certaines occasions je n’a ai pas rougi. Une fois j’ai été interpellé en plein amphi par un prof de cette façon. C’était un ami de mon père. Je le connaissais depuis des années. Il m’avait déjà donné du Peanuts. Cette fois-ci il ne l’avait pas fait exprès et s’en était excusé platement, mais le mal était fait, et jusqu’à la fin de mes études, et encore aujourd’hui, je suis le Dr Peanuts.
« Il n’y a que mon ex qui n’a pas employé ce surnom avec moi. C’est sans doute pour cette raison que je l’ai quitté. Il le connaissait, mais ne l’aimait pas. C’est étrange, il est pourtant mignon, non ? Il faut dire que ce n’était pas un gars drôle. Avec le recul je me demande pourquoi j'étais avec lui. Il était pas mal physiquement, intelligent, mais dénué d’humour. Qualité essentielle portant.
« Bon c’est vrai qu'aujourd'hui il m’est difficile de l’entendre. Pourtant, c’est marrant, ou étrange, vous en parler, évoquer ces souvenirs, ça me fait plaisir. Ils ne sont pas douloureux comme d’autres, ils me plaisent. Ils font venir des images agréables. Ce sont des images des moments de complicité entre mon père et moi, cette complicité que ne comprenait pas ma mère, et qui, parfois rendait jalouse ma soeur. Ce sont ces nuits où je l’accompagnais quand il était de garde, et qu’après sa visite il me lançait ses clefs en disant: ‘Tu fais le retour, Peanuts’. Je m’installais au volant. Il allumait la radio, mettait le son au minimum et me racontait des histoires de patients, les aventures des temps anciens, de ses années d’étude. Parfois il s'endormait tout simplement. D’une certaine façon, même si j’aimais ses histoires, je préférais quand il dormait, ça voulait dire qu’il était en confiance, qu’il était bien avec moi.

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