Claire s’enfonça dans le canapé. Leva son verre devant ses yeux. Me sourit au travers.
— Racontez-moi la légende.
Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi même. Si je ne voulais pas me replonger dans ces souvenirs, il ne fallait pas que je lui tende cette perche. Elle l’avait attrapée avec classe. Comment résister à cette invitation?
— Je levais les yeux pour découvrir Audrey Hepburn. J’exagère un peu, même beaucoup en réfléchissant. Sophie était brune et un visage fin, et c’est tout ce qu’elle avait en commun avec l’actrice qui avait hanté mes rêves des années durant. Ces yeux étaient plus pétillants, son sourire plus éclatant, elle était plus grande, avait plus de formes, et une voix un brin rocailleuse. Je n’aurais pas dû être surpris, je la connaissais bien. Nous avions passé des heures assis sur les mêmes bancs de la fac. Pourtant ce soir-là, nous étions loin des bancs de la fac, et elle m’a surpris. Il fallait peu de chose pour que je le sois. Une petite robe noire, cette indispensable petite robe noire, un rien qui change tout, et qui m’a fait la voir sous un tout autre jour.
« Sophie refusa de prendre un taxi, elle préférait marcher et profiter du trajet pour admirer la ville. Celle-ci s’endormait juste, les lampadaires éclairaient notre route. Nous ne parlions pas. Il nous fallut une bonne demi-heure pour arriver au restaurant, juste le temps pour que l’on soit frigorifié. J’appréciais à sa juste valeur la douce chaleur qui m’enveloppa quand nous avons poussé la porte du restaurant.
« Sophie ôta son long manteau, je lui en voulus aussitôt d’offrir aux yeux de tous ce que je croyais m’être réservé.
« Le maître d’hôtel nous conduisit à notre table. J’ouvrais le menu, et parcourais la liste des plats qui me promettaient tous une farandole de plaisirs sur mes papilles.
Du fond de la salle montait la musique d’un groupe de jazz. Elle couvrait juste les conversations des tables voisines. Tout se prêtait aux dîners intimes, les lourdes tentures, les bougies qui éclairaient les tables, et pardessus leur lueur je décorais du regard Sophie, qui m’apparaissait de plus en plus belle.
« Pendant qu’elle dévorait son foie gras, et que je picorais mes huîtres chaudes au champagne, nous échangions des propos sans importance. Mais avec élégance, humour, subtilité.
« Mon carré de biche aux morilles arriva, suivi de près par son filet de veau aux truffes. Je me régalais de mon gibier, de sa sauce et des champignons qui l’accompagnaient. Sophie me demanda si elle pouvait piocher dans mon assiette, et avant que j’aie pu répondre piqua un bout de biche de sa fourchette. En échange j’eus droit à une bouchée de veau, tout aussi savoureux que ce qui se trouvait dans mon assiette.
« Elle me raconta son année à New York. Je buvais ses paroles. Elle savait raconter une histoire. En attendant nos fondants aux chocolats, elle me déroula le fil de son année d’exil. Son petit appartement, ses trajets en métro, les spectacles off-off-Brodway, son initiation au base-ball par son boyfriend du moment, son périple coast to coast dans une décapotable avec un autre boyfriend, ses après-midi à Central Park avec un roman français trouvé chez un obscur bouquiniste.
« Sophie commanda une bouteille de champagne, et deux cigares, pour profiter au maximum de cette soirée. En regardant s’élever les volutes de fumée de nos havanes, je lui racontais mes années d’interne, mes soupers froids sous le toit du dortoir, la nuit où nous avons porté la 4L du directeur sur le perron. Elle manqua de s’étouffer en riant.
« Sophie me plaisait de plus en plus. Nous trinquâmes une dernière fois et la bouteille terminée nous quittâmes le restaurant, non sans avoir remercié pour l’excellente soirée l’ensemble de l’équipe qui nous avait reçus. Le froid nous saisit dès que nous franchîmes la porte. J’ai eu beau insister, Sophie refusa une nouvelle fois de prendre un taxi. Marcher l’aiderait à se dégriser un peu avant de se retrouver chez elle. “Ça m’évitera de te demander de monter dans ma chambre pour prendre un dernier verre, et de faire des bêtises. Je préfère avoir les idées claires au moment de te quitter.”
« Je l’ai donc quittée après avoir passé une nouvelle demi-heure dans le froid, dans le hall de son immeuble, où elle m’avait laissé rentrer pour que je me réchauffe un peu, avec un simple et chaste baisé sur la joue. Elle est montée dans l’ascenseur, et m’a remercié pour l’excellente soirée.
« La porte de son ascenseur se refermait avant que j’aie pu lui répondre que moi aussi j’avais beaucoup apprécié ma soirée.
Elle
Marc finit son verre. Le reposa sur la table basse. Se laissa tomber dans le fauteuil. M’envoya un sourire et me lança:
— C’est maintenant que vous me posez la question.
— Qu'est-ce qui est vrai dans tout ça?
À son regard je savais que c’était la bonne question, et qu’il n’y répondrait pas.
— D’après vous?
— Je ne sais pas. Sans doute tout, et rien. Des détails. Peut-être n’avez-vous pas mangé ce que vous m’avez dit. Peut-être êtes-vous monté ce soir-là prendre un dernier verre, et plus. Peut-être ne portait-elle pas cette indispensable robe noire. Il y avait-il seulement du groupe de jazz? Et avez-vous vraiment marché dans rues endormies? Est-ce que cela a vraiment de l’importance? Sans doute pas.
— Sans doute pas.
— Est-ce qu’au moins Sophie existe?
Marc se ferma, un voile passa devant ses yeux. J’avais touché une corde sensible. Il se leva. J’ai eu peur qu’il ne décide de partir. J’ai voulu dire quelque chose pour le retenir. Il est allé se placer devant la fenêtre. Il n’avait pas l’intention de s’en aller. Il avait besoin de faire le point dans sa tête. De réfléchir avant de me répondre.
Je me suis levée, j’ai attrapé la bouteille de Johnny, et j’ai rempli nos verres.
— Ça vous dérange si je mets de la musique, ai-je demandé?
Il secoua la tête pour me faire comprendre qu’il n’y voyait pas d’objection. Je me suis dirigée vers la chaîne, j’ai farfouillé dans mes CD. Il fallait que je choisisse avec soin ce que j’allais mettre. Je regrettais de ne pas avoir Sinatra en stock, cela aurait permis de retrouver l’ambiance du trajet, et cela l’aurait peut-être fait revenir sur Terre. Je trouvais le seul disque de jazz de ma discothèque, Chet Baker. Je l’introduisis et la voix si particulière du chanteur occupa le silence.
Marc se tourna vers moi. Même s’il m’accorda un sourire, il avait toujours le regard triste. Il est retourné s’asseoir. N’a pas touché à son verre. A attendu que je revienne m’installer en face de lui.
— Je regardais passer le bus dans la rue en bas. Ce doit être le dernier. Il n’y avait pas grand monde dedans. J’aime les transports en commun. Ça n’a l’air de rien un bus, et pourtant quand on y réfléchit un peu, c’est un concentré d’humanité. Vous me direz que je réfléchis trop, parfois un bus est juste un bus. Mais j’aime prendre le bus, et regarder les autres passagers.
— Et?
— Et j’imagine ce qu’ils font dans la vie, ce qu’ils pensent, pourquoi ils ont l’air tristes, pourquoi ils sourient. J’aime les petites vieilles, elles m’offrent tant à imaginer. Elles ont toutes une vie derrière elles, des enfants, des petits enfants, des chats, un mari. Elles sont veuves, et passent leurs après midi au cinéma avec un voisine, une amie, ou elles restent seules à regarder les feuilletons à la télévision en attendant les chiffres et les lettres, de temps en temps elles sortent, mais le monde a tellement changé qu’elles en ont peur, et il ne leur tarde qu’une seule chose: rentrer chez elle. Parfois je croise le regard d’une jolie jeune femme, et alors mon cerveau carbure au super, je m’imagine que je vais aller la voir et lui parler. Il y a tout un dialogue entre cette inconnue et moi qui se met en place. Je peux sourire bêtement pendant tout le reste du trajet.
Marc finit son verre. Le reposa sur la table basse. Se laissa tomber dans le fauteuil. M’envoya un sourire et me lança:
— C’est maintenant que vous me posez la question.
— Qu'est-ce qui est vrai dans tout ça?
À son regard je savais que c’était la bonne question, et qu’il n’y répondrait pas.
— D’après vous?
— Je ne sais pas. Sans doute tout, et rien. Des détails. Peut-être n’avez-vous pas mangé ce que vous m’avez dit. Peut-être êtes-vous monté ce soir-là prendre un dernier verre, et plus. Peut-être ne portait-elle pas cette indispensable robe noire. Il y avait-il seulement du groupe de jazz? Et avez-vous vraiment marché dans rues endormies? Est-ce que cela a vraiment de l’importance? Sans doute pas.
— Sans doute pas.
— Est-ce qu’au moins Sophie existe?
Marc se ferma, un voile passa devant ses yeux. J’avais touché une corde sensible. Il se leva. J’ai eu peur qu’il ne décide de partir. J’ai voulu dire quelque chose pour le retenir. Il est allé se placer devant la fenêtre. Il n’avait pas l’intention de s’en aller. Il avait besoin de faire le point dans sa tête. De réfléchir avant de me répondre.
Je me suis levée, j’ai attrapé la bouteille de Johnny, et j’ai rempli nos verres.
— Ça vous dérange si je mets de la musique, ai-je demandé?
Il secoua la tête pour me faire comprendre qu’il n’y voyait pas d’objection. Je me suis dirigée vers la chaîne, j’ai farfouillé dans mes CD. Il fallait que je choisisse avec soin ce que j’allais mettre. Je regrettais de ne pas avoir Sinatra en stock, cela aurait permis de retrouver l’ambiance du trajet, et cela l’aurait peut-être fait revenir sur Terre. Je trouvais le seul disque de jazz de ma discothèque, Chet Baker. Je l’introduisis et la voix si particulière du chanteur occupa le silence.
Marc se tourna vers moi. Même s’il m’accorda un sourire, il avait toujours le regard triste. Il est retourné s’asseoir. N’a pas touché à son verre. A attendu que je revienne m’installer en face de lui.
— Je regardais passer le bus dans la rue en bas. Ce doit être le dernier. Il n’y avait pas grand monde dedans. J’aime les transports en commun. Ça n’a l’air de rien un bus, et pourtant quand on y réfléchit un peu, c’est un concentré d’humanité. Vous me direz que je réfléchis trop, parfois un bus est juste un bus. Mais j’aime prendre le bus, et regarder les autres passagers.
— Et?
— Et j’imagine ce qu’ils font dans la vie, ce qu’ils pensent, pourquoi ils ont l’air tristes, pourquoi ils sourient. J’aime les petites vieilles, elles m’offrent tant à imaginer. Elles ont toutes une vie derrière elles, des enfants, des petits enfants, des chats, un mari. Elles sont veuves, et passent leurs après midi au cinéma avec un voisine, une amie, ou elles restent seules à regarder les feuilletons à la télévision en attendant les chiffres et les lettres, de temps en temps elles sortent, mais le monde a tellement changé qu’elles en ont peur, et il ne leur tarde qu’une seule chose: rentrer chez elle. Parfois je croise le regard d’une jolie jeune femme, et alors mon cerveau carbure au super, je m’imagine que je vais aller la voir et lui parler. Il y a tout un dialogue entre cette inconnue et moi qui se met en place. Je peux sourire bêtement pendant tout le reste du trajet.
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