mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 17

Lui

Claire se mit à parler, parler, longtemps. Plus qu’elle ne l’avait fait jusqu’à présent. Elle s'agitait aussi. Parlait avec ses mains, se levant, s’asseyant, traversant la pièce, caressant Woodstock qui ne trouvait plus le sommeil au milieu de tout ce mouvement.
— Il m’a offert Woodstock quand j’ai quitté mon ex. Il ne voulait pas que je reste seule, mais il n’avait jamais aimé mon copain. Il le trouvait fade. Je ne pouvais pas lui donner tort. Quand j’ai vu la minuscule boule de poil qu’il me donnait, je n’ai pas pu m'empêcher de penser à un petit oiseau, le petit oiseau qui suit Snoopy. Ça l’a fait rire, et j’ai baptisé mon chat Woodstock. Il y avait une sorte de continuation, une tradition familiale. Il a suggéré que j’appelle mes enfants Lucy, Charlie, Schroeder, Linus....
Woodstock miaula, sentant que l’on parlait de lui. Claire avait le regard pétillant. Pour la première fois, elle paraissait légère. Elle avait perdu ce masque de gravité qu’elle arborait depuis notre rencontre. Ce n’était pas une autre fille, et pourtant elle ne ressemblait plus tout à fait à celle qui m’avait accosté quelques heures plus tôt. Elle était lumineuse, elle vibrait.
— C’est vrai que Cécile pouvait être jalouse. Je ne sais pas si elle l’était vraiment, ou si elle jouait à l’être. Nous nous sommes toujours bien entendues toutes les deux, en dehors des disputes qu’il peut y avoir naturellement entre deux soeurs. De son côté, elle était très proche de ma mère. Elle a hérité de ses dons artistiques. Elle dessine très bien, fait de la photo. C’est comme ça. J’étais la préférée de mon père. C’est difficile à admettre, mais il faut que je sois honnête avec moi même, si ça n’avait pas été le cas, je n’aurais pas fait médecine. Ce n’est pas que je regrette, ou que ça ne me plaise pas, mais si je ne l’avais pas suivi dans ses visites, s’il ne m’avait pas raconté ses histoires, s’il ne m'avait pas, d’une certaine façon initié, je n’aurais pas attrapé le virus.
Assise à son bureau, une partie du visage éclairée par la lampe d’architecte qu’elle avait allumée machinalement en s’installant, l’autre restant dans la pénombre, elle jouait avec une paire de ciseaux qui traînait à portée de mains. Elle s’était tue. Peut-être réalisait-elle tout d’un coup ce qu’elle venait de dire ? Prenait-elle conscience de son flot de paroles ? Et dans ce moment de calme, cherchait-elle comment poursuivre ?
Je n'avais pas envie de rompre ce silence. C’était à elle de le faire. Ce silence était le sien. Cette envolée verbale était la sienne. Je n’avais pas le droit d’y mettre les pieds, de l’interroger, d’essayer de rebondir. Si ce devait être notre dernier échange, nos derniers instants ensemble, qu’il en soit ainsi. Je prendrais congé. Sans rien dire. Je la quitterais sans lui dire que je l’avais trouvé belle quand elle parlait, quand elle s’enflammait. De toute façon, je n’étais pas sûr de le lui dire, même si la nuit ne devait pas finir.
Woodstock quitta mes genoux, sauta du fauteuil et quitta la pièce. Ce mouvement fit sortir Claire de son introspection.
— Vous n’avez pas faim. Moi je mangerais bien un morceau.




Elle

Marc caressait Woodstock. Ils s’étaient adoptés sans round d’observation. Woodstock n’était pas sauvage, mais il ne se liait pas facilement. Cela me plaisait de les voir ainsi, ensemble, sur le vieux fauteuil de mon père.
Marc m’avait écouté sans un mot, sans un bruit, sans un signe de fatigue, d’ennui, de lassitude. Maintenant que je m’étais tue, il restait silencieux. Je lui en étais reconnaissante. J'avais besoin de reprendre mes esprits. Cette tirade ne me ressemblait pas. Je ne me souvenais pas d’avoir déjà parlé autant, pas depuis de long mois, pas de ces choses-là.
Je sentais son regard sur moi. Pas insistant, pas interrogateur, juste son regard. Il m’observait. Il attendait que je bouge. Que je rompe le silence. Il n’y avait pas d’impatience dans son attitude. Il grattait Woodstock entre les oreilles, lui tirant un ronronnement. Mais l’appel du ventre se fit plus fort, et il sauta au pied du fauteuil, et quitta le bureau.
— J’ai faim. Vous voulez manger un morceau ?
Marc acquiesça de la tête. Il me suivit dans la cuisine. J’ouvris le frigo, qui lui aussi criait famine. J’y trouvais tout de même un yaourt et un bout de fromage. Marc repoussa l’un et l’autre. Il préférait une pomme. Il la lustra avec application sur la manche de sa chemise. J’ouvris le pot de yaourt, léchait l'opercule et engloutit le contenu en 3 coups de cuillère. Il n’avait pas encore mordu dans sa pomme. J’engloutis le reste d’emmental avant qu’il n’entame la seconde moitié de son fruit.
Il croquait dans sa pomme avec méthode, régularité, mâchait longuement. Un garçon bien élevé. Il me surprit quand il s’attaqua au trognon. Il mangea le fruit dans son entier, ne laissant que la queue et quelques pépins.
— Vous mangez toujours vos pommes en entier, trognon compris ?
— C’est une vieille habitude prise du temps où nous avions un lapin à la maison, quand on mangeait des pommes, ma mère et mon frère nous demandaient de garder le trognon pour le lapin. Mon père, qui m’a entre autres appris l’esprit de contradiction, s’amusait à engloutir sa pomme en entier, et quand il ne lui restait plus entre les doigts que la queue, il prenait un air désolé. Ça mettait ma mère et mon frère en rogne, et me faisait jubiler. À tel point que me suis mis à l’imiter. À l’unisson, brandissant le seul reste du fruit avalé dans sa totalité, nous déclarions: “Oups, désolés, nous avions trop faim. Dommage pour le lapin.”, avant d’éclater de rire.
— C’est très méchant comme attitude.
— C’est taquin. D’autant plus qu’on lui filait tout un tas de rognures à manger à ce lapin. À tel point qu’il est devenu obèse, et n’arrivait plus à se bouger.
— C’est bizarre tout de même de manger le trognon.
— Vous voulez quelque chose de bizarre. Mon ex mangeait ses bananes au couteau et à la fourchette. Elle était incapable de les manger autrement. Elle ne supportait pas de sentir la texture du fruit sur ses doigts. Voir un tel comportement a un effet un petit peu castrateur.
— C’est pour cette raison que vous l’avez quittée.
— Pas exactement. C’est plus compliqué. Comme souvent dans les histoires d’amour. Si ces choses étaient simples, elles ne seraient pas intéressantes.
— Parlez-moi d’elle.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle m’intéresse. Ou plutôt le fait qu’elle vous a intéressé m’intéresse. Qu'est-ce qui vous a séduit en elle ? Commet vous vous êtes rencontrés ? Surtout, je veux la bonne version. La plus proche de la vérité. Pas une réinterprétation personnelle.
— Vous allez être obligée de me resservir du café. J’ai besoin de quelque chose de fort.

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