mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 23

Lui

Je bus ce qu’il restait dans mon verre. Claire avait déjà fini le sien. Nous buvions trop ce soir. Trop de café, trop d’alcool. Nous n’étions pas loin de faire des bêtises. Je n’étais pas loin de faire des bêtises. Je me levais pourtant pour nous resservir. Claire s'apprêtait à me dire comment Thomas était devenu son ex. D’expérience, je savais qu’il faut de quoi se donner du courage pour mener à bien ce genre de récit.
Elle n’a pas touché son verre avant d’avoir fini cette drôle d’histoire. Sa drôle d’histoire, qui ne l’a pas fait rire, ni même sourire. Il n’y avait pas de quoi. Elle a levé son verre. J’ai trinqué avec elle à son histoire.
— Ironique, ais je dit.
— Plus que drôle en réalité.
J’ai bu une gorgée. J’ai pensé que j’aurais pu lui dire que moi, au moins je savais cuisiner.
— C’est un bon point pour vous, me dit-elle.
— Quoi donc ?
— Que vous sachiez cuisiner.
— J’ai dit ça ?
— À l’instant.
J’avais trop bu, c’était une évidence. Je n'arrivais plus à filtrer mes pensées. Tout sortait. En vrac. Il fallait que je fasse attention à ce que je pensais. Attention à ce que je buvais.
— Vous avez beaucoup de talents, vous écrivez et vous cuisinez.
— Vous n’avez jamais lu ce que j’écris, ni goûté ce que je cuisine, attendez un peu pour dire que j’ai du talent.
— Qui vous a appris ?
— Ma mère. Comme pour beaucoup de personnes.
— Ma mère ne cuisinait pas très bien, je suis une piètre cuisinière moi même.
— Ma mère a beaucoup de défauts, mais elle a les qualités de son défaut principal. C’est une vraie mère juive. Vous voyiez Marthe Villalonga dans Un Éléphant, et bien ma mère est presque comme elle. Il n’y a que le physique qui diffère. Elle est tout le temps sur mon dos, ou celui de mon frère. C’est surprenant qu’elle ne m’ait pas encore appelé après ma superbe intervention au mariage. Elle doit avoir oublié son portable, sinon j’aurais été harcelé de messages. Elle se rattrapera demain.
— C’est qu’elle vous aime.
— Le bon côté, le côté positif, c’est qu’elle cuisine très bien. Elle est obligée, pour nourrir ses deux grands garçons, elle doit passer des heures aux fourneaux. Elle a une collection de fiches cuisines impressionnantes. Elles sont plus ou moins rangées dans des classeurs, des chemises cartonnées, entre les pages de livres de cuisine. Il ne doit pas y avoir un seul plat dont elle n’a pas la recette. Et moi, depuis tout jeune, je la regarde faire la cuisine. C’est comme ça que j’ai appris. En l’observant, en lui donnant un coup de main, quand elle voulait bien me laisser faire, en lui piquant ses fiches. C’est avec elle que j’ai appris le goût des bonnes choses. Le goût de faire le marché. Le goût de faire plaisir avec un bon repas.
— Vous avez de la chance. Moi, je ne sais rien faire. Je suis capable de rater une pizza commandée par téléphone. Une vraie catastrophe.
Je me suis bien concentré pour ne pas lui dire que je serais heureux de lui apprendre ce que je savais. Qu’après quelques heures de cours en ma compagnie, elle serait capable d’étonner beaucoup de monde.




Elle


Marc me faisait un portrait savoureux de sa mère. À la fois drôle et touchant. Je le voyais, la tête dépassant à peine au dessus de la table, regardant avec de grands yeux admiratifs sa mère préparant un repas. Peut-être que des années plus tard, il chantait dans sa tête « Rien n'est plus beau que les mains d'une femme dans la farine ». Je le voyais, plus grand, coupant des légumes en petits cubes, faisant sauter des champignons dans un poêle, arrosant un gigot. Certains ajustements à la chanson de Nougaro se faisaient dans mon esprit. Je me gardais bien de les lui chanter.
— Si j’avais de quoi faire dans mes placards, vous auriez pu me préparer un bon petit repas.
— À cette heure-ci, est-ce que vous pensez que ce soit une bonne idée ?
— De toute façon, je n’ai rien d’utilisable en cuisine.
— Les bons cuisiniers arrivent à faire avec trois fois rien.
— Vous voyez, vous vous qualifiez vous même de bon cuisinier. Si j’insistais un peu, vous finiriez par reconnaître que vous êtes un bon écrivain.
Marc était gêné, cherchait refuge au fond de son verre, vide hélas, et seuls deux glaçons à demi fondus lui répondaient en s’entrechoquant. Si j’étais une fille bien, j’aurais quitté ce terrain, aurait trouvé un autre sujet de discussion. En temps normal je suis une fille bien, les temps n’étaient plus normaux, et donc moi non plus. J’avais envie de pousser un peu plus loi, encore un peu plus loin. Voir jusqu'où je pouvais aller.
— Et si à défaut d’un bon petit plat, vous faisiez mon portrait. Il ne doit pas vous falloir grand-chose, du papier et un crayon ? Ça, j’ai.
Je ne lui laissais pas le temps de protester, et filais jusque dans mon bureau pour attraper de quoi écrire. Je prenais le risque qu’il refuse l’obstacle, et quitte le terrain. J’étais prête à prendre ce risque. Il fallait maintenant que je prenne des risques.
Marc était toujours assis dans le salon. Il avait posé son verre, et tapotait les accoudoirs du fauteuil. Il prit les feuilles que je lui tendais, le stylo, et posa le tout sur ses genoux.
— Vous n’allez pas le faire, lui dis-je en reprenant ma place. Je ne vous inspire pas ?
— Vous croyiez que c’est facile, que ça vient comme ça, à la demande. Je pourrais le faire, mais il me faudrait aussi bien trois heures que trois semaines. Ce n’est pas que vous ne m’inspirez pas, il s’est passé tant de choses au cours de cette soirée que je pourrais remplir un livre, mais là, tout de suite, je ne sais pas si je serais capable de faire quoi que ce soit de valable. Je ne veux pas vous décevoir.
Il était mignon. Mais je n’allais pas abandonner aussi facilement. Je voulais qu’il me laisse quelque chose. Une trace de son passage, un souvenir de cette nuit. Un souvenir concret.
— Faites ce que vous pouvez. Ça n’a pas besoin d’être parfait, ça n’a pas besoin d’être mon portrait. J’ai été un peu égocentrique, prétentieuse. Ça m’aurait fait plaisir que ce soit quelques mots sur moi, mais ça pourrait être tout autre chose. Ce que vous voulez. S’il vous plaît, racontez-moi, écrivez-moi une histoire. Si vous voulez raconter moi une histoire de mouton. Écrivez une histoire de mouton pour une petite princesse.
J’avais vraiment dépassé les bornes. Je me permettais des choses qui m’auraient fait honte en d’autres circonstances. Des mots, des phrases que, même en rêve, je ne pensais pas pouvoir prononcer. Mais j’arrivais à mon but.
— N’importe quoi, me dit-il, ce que je veux ?
— Ce que vous voulez.
Il me demanda un support solide pour écrire. Je lui fis passer un livre d’art sur Venise. Il s’installa confortablement, tint un instant son stylo en l’air.
— Parlez-moi, me dit-il en traçant les premiers mots.
— Pardon ?
— Parlez moi, de ce que vous voulez, n'importe quoi, mais ne me laissez pas travailler en silence, je n’aime pas ça.

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