mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 5

Lui

Si je ne m’imaginais pas passer la nuit dans cette chambre miteuse, je ne m’imaginais pas non plus passer plus de temps avec Claire. Je me voyais la raccompagner à la soirée du mariage, lui dire au revoir, adieu, et reprendre la route. Le destin farceur  sait parfois se montrer sympathique. Elle en a choisi autrement.
Nous avons quitté la chambre, je n’ai pas pris la peine de la fermer, si un inconscient voulait en profiter... J’ai posé la clef sur le comptoir et j’ai rejoint Claire qui m’attendait à côté de ma voiture. Elle sautillait d’un pied sur l’autre pur se réchauffer. Elle m’amusait, pieds nus dans sa jolie robe.
— Vous fumez, lui demandais-je en sortant les clefs de ma poche ?
— Pas du tout, et vous ?
— Non plus. C’est dommage.
— Pourquoi ?
— Pour rien, juste une idée comme ça.
Je déverrouillais les portières. Elle s'engouffra aussitôt dans le véhicule. Elle se mit à se masser les pieds, les épousseter.
— Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que l’on aille chercher vos chaussures ?
— Non, tout va bien, dans quelques minutes nous serons chez moi.
Je démarrais, et nous retrouvâmes cette route déprimante, sombre, rectiligne, soporifique. J’allumais la radio machinalement. Un journaliste égrainait des résultats sportifs, avant de laisser la place à un chanteur à la mode, mais sans intérêt, que tout le monde aura oublié d’ici quelques mois.
— Vous n’avez pas autre chose à nous mettre dans les oreilles, me demanda-t-elle ?
Je l’invitais à fouiller dans la boite à gant pour y trouver un CD qui lui conviendrait mieux. Elle tomba sur un Sinatra que j’avais oublié. Elle le glissa dans le lecteur et la voix de velours du crooner emplit l’habitacle. Nous restâmes silencieux pour en profiter. Elle rompit cette communion païenne par une phrase qui me prit par surprise.


Elle

— Mon père était médecin.
Nous venions de quitter le taudis qui portait le nom d’hôtel où Marc avait prévu de passer la nuit au péril de sa vie, du moins de sa santé.
J’avais demandé s’il avait de la musique pour ne pas être obligé de subir les idioties radiophoniques qui me polluaient les conduits auditifs. Dans sa boite à gant, je trouvais un CD de Sinatra.
C’était peut-être à cause de Ol’ Blue Eyes que j'avais lâché cette phrase. Comme ça, sans préambule, sans explication. Elle était sortie tout simplement. Naturelle. Évidente.
Fly Me To The Moon sortait des hauts parleurs, la route défilait sous la lueur des phares. Entre deux arbres la Lune perçait les nuages, et venait frapper de sa lueur particulière le profil de mon chauffeur, éveillant en moi les souvenirs de mon père.
À plusieurs reprises j'étais partie avec lui sur les routes de campagne en pleine nuit, quand il était de garde et qu’il était appelé d’urgence au fin fond de nulle part. Il détestait conduire de nuit, alors quand je fus en âge de conduire je lui servais de chauffeur les nuits où je n’arrivais pas à dormir. Il grattait à ma porte quand il voyait de la lumière. Le plus souvent il me trouvait assise dans mon lit, un livre à la main.
— Tu veux faire un tour, me demandait-il ?
Je sautais hors du lit, enfilais un pantalon, un tee-shirt, un pull et je l’accompagnais.
Il mettait une K7 de Brassens et me racontait ses études de médecine alors que nous roulions dans la nuit noire, ne croisant que quelques sangliers égarés sur les routes désertes.

— Mon père était médecin, ai-je donc dit dans cette voiture qui filait au milieu de la nuit avec ce quasi inconnu au volant.
Qu’est-ce que je cherchais à dire ?
Qu’est ce que je voulais raconter ?
Où étais-je allée chercher cette phrase ?
Pas seulement dans les souvenirs de mes escapades nocturnes avec mon médecin de père. Celles où je conduisais, comme celles où je n’étais qu’une simple passagère, toute heureuse de le suivre dans l’intimité de la nuit.
Si mon père était remonté à la surface de ma mémoire aussi facilement, au point de ma sentir obligée de l’évoquer à haute voix, c’était aussi parce que celui qui conduisait, et que j’avais suivi sans me poser de question, me l’avait rappelé dans sa colère.
Combien de fois mon père était-il rentré après une journée de travail en jetant sa sacoche sur son vieux fauteuil en pestant contre ses malades et l’humanité en général.
Chez lui la colère était un état naturel. Il lui fallait  raler, pester, maugréer contre quelqu’un ou quelque chose.
« Je suis misanthrope. Et masochiste. Je déteste les hommes et j’ai choisi de les aider en étant médecin. C’est normal que je sois de mauvaise humeur, disait-il à ma mère quand elle lui reprochait ses excès d’humeur. »
Lui aussi se permettait d’être désagréable dans les grandes occasions, de faire des sorties mémorables lors des réunions de famille. Malgré tout cela, tout le monde l’aimait, et continuait à l’inviter.

— Mon père était médecin, ai-je dit.
Je n’attendais pas de réponse. Je n’attendais pas à ce que cela lance la conversation. Ce n’était pas une manoeuvre pour ne pas laisser le silence s’installer. Un silence fait de Sinatra et Count Basie n’a rien de gênant.
— Mon père faisait des saucisses.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire