mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 8

Lui

Claire s’excusa. Elle devait m’abandonner, ses pieds réclamaient un petit peu d’attention. Elle m’invita à m’installer dans un des fauteuils. Je la laissais s'éclipser et profitais de son absence pour inspecter son intérieur.
Avant de me monter indiscret, je me suis arrêté pour regarder par la fenêtre, la rue en contrebas, la petite place avec ses bancs publics, ses deux pauvres arbres, le clocher de l’église au loin. Le quartier avait l’air d’être agréable à vivre.
Mon regard fut attiré par une photo accrochée à côté de la fenêtre. C’était une belle photo d’antan, noir et blanc fané, bord cranté, dans un joli cadre tout simple.
Le cliché n’était pas posé comme souvent les photos anciennes. Sur un drap posé sur l’herbe, entouré de verres, d’assiettes, de saladiers, un couple souriait à l’objectif. Ils devaient avoir une vingtaine d’années. Lui arborait une belle moustache noire, bien fournie. Il était en bras de chemise, il entourait de son bras musclé les épaules de la jeune femme. Elle avait rassemblé ses longs cheveux en une tresse qui retombaient sur son épaule. Elle portait une robe à fleurs toute simple. On devinait dans ce portrait le printemps naissant, et l’affection que ces deux jeunes personnes se portaient l’une à l’autre.
— Ce sont mes grands parents.
La voix de Claire me surprit. Je me tournais vers elle. Elle avait quitté sa robe de soirée pour enfiler un pull léger et un jean, et surtout des pantoufles. Elle souriait, et quelque chose se mit à briller dans ses yeux.
— Ce sont mes grands parents du côté de mon père. J’étais toute jeune quand ils sont morts. Je n’en ai que peu de souvenirs. Juste des impressions, et une histoire qui tient de la légende familiale.
Claire déroula l’histoire de ses grands-parents paternels, comme une leçon bien apprise. Non, plutôt comme un récit maintes fois entendu, jusqu'à ce qu’il s’inscrive de manière indélébile dans sa mémoire, qu’il fasse partie d’elle-même jusqu’au plus profond de chaque fibre de son corps.
Cette histoire, cette légende comme elle l’avait dit, résonnait en elle d’une étrange façon. Elle vibrait en me la racontant. Je la regardais s’agiter sur le canapé, faire des moulinets avec les bras, sans cesse replacer ses cheveux derrière son oreille d’un geste délicieux.
— Dieu réunit ceux qui s’aiment. En tout cas, c’est ce que dit la chanson. Et puis vous ne pensez pas que l’histoire finit dans cette grange. Ils se sont revus. Des années plus tard. Mon grand-père était monté à Paris pour je ne sais quelle raison. Il trainait dans un café avec des amis quand il l’a vue passer dans la rue. Il ne l’a pas reconnue immédiatement. C’est son frère qui l’a fait sortir du café. Il l’a interpellé sur le trottoir. Ils se sont retournés, et là il s’est souvenu d’elle, de ces années de guerre, de la grange.
« Ils ont passé la soirée ensemble, tous les trois, se racontant leur vie depuis qu’ils s’étaient quittés. Ils ont ri. Ils ont pleuré aussi. Ils n’ont pas dormi de la nuit, attendant dans la gare le train qui ramènerait mon grand-père vers sa ferme. Sur le quai Françoise et lui ont échangé un deuxième baiser. Moins innocent que le premier.
« Ai-je besoin de vous raconter la suite? Ils se sont revus. Ils se sont écrit. Ils se sont mariés. Ils ont eu des enfants, des petits enfants.
Elle était belle son histoire. Elle aurait pu en faire un superbe scénario, sans changer grand-chose. J'imaginais Lubitch prenant en main cette comédie romantique.
— C’est une photo que j’aime beaucoup. La seule chose que je garde d’eux.
Je comprenais pourquoi. Si j’avais eu une belle histoire comme ça dans ma famille, j’aurais moi aussi accroché une vieille photo sur l’un des murs de mon appartement. J’avais beau chercher, je ne trouvais pas d’exemples identiques dans ma famille. J'avais quelques belles histoires, mais pas d'histoires romantiques



Elle

— Quel est votre poison?
Marc semblait se perdre dans ses pensées. C’était de ma faute, je n’aurais pas dû lui raconter cette histoire. Pas si tôt. C’était une histoire de fin de soirée. D'un autre côté, la soirée était déjà bien avancée. Il n’allait pas tarder à être demain. Il fallait que je le ramène sur terre. Puisqu’il était monté pour boire un dernier verre...
Il me regarda longuement avant de répondre.
— La même chose que vous.
— Alors, ce sera un whisky.
J’attrapai un verre, y fis tomber deux glaçons qui tintèrent, débouchais une bouteille de Johnny Walker et en versais une bonne rasade. Je renouvelais l’opération pour moi et vins le rejoindre. Je lui tendis son verre. Il le fit tourner en plongeant son regard dans le liquide ambré. J’en bus une gorgée avant de m’asseoir dans le canapé.
— Pourquoi vous avez souri tout à l’heure, lui demandais-je?
— Sans raison.
— Il y a toujours une raison pour ce genre de chose. C’est à cause de mes pieds nus.
— En partie.
— Quelle partie?
— Celle où je pense à Ava Gardner.
— La Comtesse aux pieds nus. C’est plutôt flatteur si je vous fais penser à elle.
— Je ne voudrais pas être désagréable, mais je pense presque tout le temps aux films des années 50, pas seulement quand je suis avec une femme qui se balade sans chaussure. Tout à l’heure quand je vous ai demandé si vous fumiez, c’est parce qu’un peu avant, sur la terrasse du restaurant, après mon coup d’éclat, j'avais imaginé qu’une belle jeune femme serait venue me rejoindre, et m’aurait demandé du feu. Comme dans un film américain.
— Et sur le trottoir vous avez pensé à Ava Gardner?
— Entre autres choses.
— Et quelles sont les autres choses?
— Bogart, l’ambiance des films noirs, Lauren Bacall...
— Étrange façon de penser.
— Ça permet d’embellir la vie. De se faire de belles histoires dans les situations désagréables.
— Comme quoi?
Marc arrêta de faire tourner son verre. Il but une gorgée de whisky. Fit une grimace. Parut réfléchir.
— Vous vous souvenez de votre premier rendez-vous amoureux?
Il ne me laissa pas le temps de lui répondre. Je ne pense pas qu’il attendait une réponse.
— Je m’en souviens très bien, mais si je vous le racontais ce soir, je suis sûr que ce ne serait pas la version la plus honnête de l'événement. Je ne chercherais pas à vous mentir, mais les images qui me viendraient à l’esprit auraient des teintes noir et blanc. Il y aurait quelques emprunts à des auteurs du Hollywood de la grande époque.
— Quand la légende est plus belle que la vérité... Racontez-moi la légende.

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