mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 34

Lui

J’ai reposé mon verre vide sur la table basse, laissé mon cigare finir de se consumer dans le cendrier. Malgré le coup de fouet qu’avait provoqué l’ingestion du cognac, la fatigue se faisait sentir. 6 h 30 à la pendule, il était temps de partir. J’aillais me lever pour prendre congé. Claire a du sentir que je m'apprêtais à la quitter, que c'était le moment où jamais de se lancer.
Claire garda les yeux baissés, cherchant au fond de son verre vide les mots pour exprimer ce qu’elle avait sur le coeur. Elle ne tourna pas longtemps autour du pot, elle ne m’imita pas et ne prit pas un chemin détourné pour me raconter comme elle avait appris la mort de son père. Elle ne mit pas d’émotion dans ses phrases. Elle faisait un récit clinique de cette annonce. Une phrase incongrue se glissa pourtant : le ciel sur Venise était bleu. Comme il était étrange d’entendre ces mots. Je repensais à ce que j’avais pensé le jour de la mort de mon grand-père, c’était un 1er mai, et ce jour-là le ciel était bleu, c’était un beau jour de printemps.
— J’ai voulu faire ma valise, mais je ne pouvais plus me lever. J’étais sonnée. Un grand coup au ventre, au coeur. C’est toujours au même endroit que l’on prend ce genre de coup. Siège des émotions dit-on. siège des douleurs aussi. C’est là que ça fait mal en premier lieu. Là parce que c’est par ce petit bout de muscle que l’on reste en vie. Ces battements qui s'accélèrent tellement que l’on a soudain l’impression qu’ils vont faire exploser votre cage thoracique.
« C’est toujours comme ça. Les autres meurent et vous vous restez en vie. Jusqu’à ce que ce soit vous qui laissiez les autres sur le bord du chemin en se demandant pourquoi, en n’osant, ne voulant pas y croire. Refusant d’admettre l’horrible réalité. Puis prenant conscience petit à petit qu’il ne peut rien faire pour changer les choses. Ils peuvent tenter de refaire le film à longueur de nuit, parce que c’est surtout la nuit que le cerveau carbure le plus, dans le silence et le noir, les yeux grands ouverts sur l’obscurité, libre de toute influence extérieure, à peine le bruit de la maison qui vibre dans la nuit, le grincement du sommier, là seul, parce que dans ce genre de situation, on est forcement seul, même si on s’entoure de tous les gens que l’on aime, seul donc dans la nuit et le silence quasi parfait, l’esprit s’évade et va refaire le fil des événements, tout ces beaux plans où tel Superman surgissant juste au bon moment, on empêche le pire d’arriver, toutes ces belles constructions mentales ne peuvent pas changer les choses, et au matin, comme lors des pires gueules de bois, tout est là pour continuer à vous faire mal au crâne, vous faire souffrir.
Il faut alors réaliser. Comme ce mot est juste. Réaliser. Comme construire une réalité que l’on ne voulait pas accepter la veille encore. La rendre palpable. S’y accrocher, s’y cogner. S’en faire mal de la comprendre enfin. Réaliser, descendre sur terre. Quitter la zone étrange, cotonneuse, où l’on se sent ailleurs, nulle part, juste un peu à côté du monde réel. Réaliser. Prendre conscience de tout ce que cette nouvelle implique. Jusqu'alors ce n’était pas une hypothèse, mais presque. Juste des mots. Imprimés sur le cortex, mais peinant à trouver le chemin, le bon chemin synaptique pour en faire autre chose que des mots. Une fois ce chemin trouvé, quand, comme une photo, la réalité se révèle après être passée dans les différents bains, le plus dur est encore à venir.
Il faut pouvoir se rattraper à tout ce qui passe à portée de main pour ne pas perdre l’équilibre. Trouver un moyen de garder les pieds sur terre. Cette terre qui s’ouvre sous eux avec violence. Séisme interne. Épicentre un peu sur la gauche dans la poitrine. Manifestations multiples pour ce tremblement d’être. Les barrages peuvent se rompre et libérer des flots de larmes, inondation lacrymale, impudeur. Les membres tremblent aussi, cherchant des objets sur lesquels se défouler, évacuer l’énergie, exprimer à l'extérieur les mouvements intérieurs, faire partager la souffrance pour s’en délester un peu, si peu. Puis une fois la première vague passée, tomber, s'effondrer, s’écrouler, sentir le sol sous soi, sa dureté, mais sa réalité aussi. Tout lâcher, avoir envie de se laisser engloutir par ses répliques du séisme.
Tout sort du brouillard, comme s’il fallait évacuer physiquement une souffrance, réaliser encore une fois le mal qui tournait depuis le début. Il n’est plus possible de parler. Que pourraient faire les mots à ce moment-là ? Tout est dit. Tout est vomi. Une nouvelle fois seul. Tentant de reprendre une bouffée d’air pour repartir. Attendre un peu avant de se relancer dans ce monde qui parait plus dur qu’avant, plus dur qu’il ne l’a jamais été. Il faudrait pouvoir pousser un cri, un long cri primal, pour tout débloquer, tout remettre en route, faire trembler les murs pour que tout le monde sache ce que l’on ressent une bonne fois pour toutes.
Reprendre sa place dans le trafic, dans les affaires du monde, dans le quotidien. La vie continue malgré tout, après tout. Retrouver des repères, apprendre à continuer sans lui, à vivre avec l’absence. Les jours se suivent et attendent qu’on les suive naturellement. Il n’est plus là, contrairement à nous.
“J’ai du rester une bonne heure, ou une bonne minute assise sur ce lit étranger, hébétée, cherchant à remettre de l’ordre dans ma tête, avant de trouver la force de mettre de l’ordre dans mes affaires, boucler ma valise, quitter cet hôtel. J’ai dévalé les escaliers, payé ma note, couru dans le hall pour attraper un vaporetto, monter dans un train, rentrer en France.
Une larme a coulé sur sa joue. Juste une. Je suis venu m’asseoir à ses côtés. Elle s’est tournée vers moi. J’ai essuyé cette unique larme, et j’ai pris sa main.



Elle


Les mots venaient facilement. Les phrases s'enchaînaient avec fluidité. Comme un texte longtemps répété, poli, soupesé. Souvent je m’étais imaginé le dire. Souvent je l’avais dit, seule devant un miroir. Jamais je n’étais allé jusqu’au bout, jusqu’à la fin, jusqu’à la tombe. Cette fois encore je m’étais arrêtée en cours de route. J’ai senti une larme glisser sur ma joue. Une main est venue la recueillir. Marc était à côté de moi. Il me souriait et m’a pris la main.
— Je ne voulais pas pleurer devant vous.
— Ce n’était qu’une larme, il ne faut pas vous en vouloir. Parfois c’est utile de pleurer. Bien sûr j’ai toujours eu du mal à savoir quoi faire face à une femme en larme, mais là, pour la première fois je ne me sens pas mal à l’aise.
— Ce n’était qu’une larme. Je n’ai pas ouvert les écluses, je ne vous ai pas rejoué la Niagara de la chanson.
— Je vous en suis reconnaissant.
J’ai attrapé mon verre. Vide hélas. Marc s’est levé pour aller le remplir. J’avais juste envie d’un peu d’eau. Il a disparu dans la cuisine.
Plus tôt dans cette nuit je lui avais pris la main. J’avais tenté de lui prendre la main. Il ne m’avait pas laissé faire. Par peur, pudeur ? Le saurais-je un jour ? À l’instant, il avait pris la mienne, et je l’avais laissé faire. Je l’ai laissé écraser cette unique larme qui coulait sur ma joue. Je l’ai laissé se montrer intime. J’étais prête à le laisser l’être un peu plus. Là, quand il reviendra avec mon verre d’eau, s’il voulait m’embrasser, je le laisserais faire. Et s’il ne fait pas le premier pas, je le ferais à sa place.
Je l’entends parler à Woodstock dans la cuisine. Je ne comprends pas ce qu’il lui dit, mais je me rends compte qu’il lui parle comme à un être humain. Ce type est étrange. Ce type me plaît. Ce type plaît à mon chat, ce qui est encore mieux.
Il lui faut du temps pour remplir un verre d’eau. Peut-être que Woodstock le retient avec des questions indiscrètes. Il se renseigne, il veut savoir s’il est digne d’embrasser sa maîtresse. De quoi se mêle-t-il ? Je suis assez grande pour décider par moi même qui je veux tenir dans mes bras. Il n’a pas à s’inquiéter, je ne cherche pas à le remplacer.
J’ai la tête lourde. Tout mon corps pèse une tonne. Je voudrais rester éveillée encore un peu, mais je sens que je ne vais pas pouvoir lutter longtemps. Je m’allonge. Juste un peu. En l’attendant. Je ne veux pas dormir. Je veux encore lui dire un mot.

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