mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 6

Lui

Je ne pense pas qu’elle a cherché à m'impressionner en me parlant de son père médecin. Je ne l’ai pas pris comme ça. Pourtant, je n’ai pas pu m'empêcher de lui répondre que mon père à moi faisait des saucisses. J’aurais pu dire qu’il était boucher-charcutier, mais ce qui m’est venu à l’esprit ce sont les saucisses.
— Des saucisses, demanda-t-elle intriguée ?
— Oui des saucisses. Et pas seulement. Du boudin, du pâté, du fromage de tête, toutes sortes de charcuteries. Il était boucher-charcutier. Toute ma jeunesse, je l’ai passée entre les carcasses de boeufs, les têtes de cochons, la cervelle d’agneau et les saucisses.
« Il y a quelque chose de magique dans la saucisse. Ne riez pas. Je ne sais pas où j’ai entendu ça, mais il parait que le grand public doit ignorer comment on fait les lois et les saucisses. Je ne sais pas comment on fait les lois, mais j’ai vu se fabriquer des kilomètres des saucisses. C’est une vraie discipline artistique. Il faut savoir choisir et préparer le boyau, le laver, le glisser sur l’embout de la machine à saucisses avec délicatesse pour ne pas l’endommager. Puis il faut remplir ce boyau avec la chair à saucisse, trouver le bon rythme de manivelle pour qu’elle n’arrive pas trop vite et fasse éclater la saucisse, et pas trop lentement pour ne pas créer des bulles d’air. Mon père faisait ça avec classe. Je pouvais le regarder des heures tourner sa manivelle d’une main et de l’autre façonner la saucisse. Il y a tout un art du façonnage de la saucisse, faire tourner les boyaux remplis de chair pour former des chapelets. C’est aussi beau que de faire des animaux avec des ballons de baudruche. Vous ne pouvez pas vous imaginer comme c’est beau un chapelet de saucisses pendu à un esse de boucher à la devanture d’une boucherie.

Je n’avais pas repensé à ses souvenirs d’enfance depuis longtemps. Pourtant en un instant les odeurs, les images de cette époque révolue sont remontées à mon esprit. J’étais à nouveau dans la cour de la boucherie, assis sur le haut tabouret en bois, regardant mon père travailler.



Elle

Les premières lueurs de la ville apparaissaient au bout de la route. Marc s'était tu après avoir raconté sa belle histoire de saucisses. Oui, il était possible qu’une histoire de saucisses soit belle, quand elle porte en elle le regard émerveillé d’un fils, quand elle est l’expression pure d’un souvenir d’enfance.
J’avais toute une série de questions à lui poser. Elles se bousculaient dans ma tête. Pourtant, je n’osais pas interrompre son silence.
— Donc votre père était médecin.
Il m’avait surpris avec sa question. J’avais presque oublié ce que je lui avais dit quelques minutes plus tôt.
— Oui, un médecin de famille.
— C’est pour ça que vous êtes devenue médecin à votre tour.
— Sans doute.
— C’est beau. Moi je n’aurais jamais pu suivre les pas de mon père.
— Pourquoi ?
— Déjà parce que je n’aurais jamais su faire d’aussi belles saucisses que lui. Et puis parce que je trouvais qu’il faisait un métier à la con.
— Vous êtes dur avec lui.
— Je ne dis pas qu’il était con, ou que ce qu’il faisait était con. Je dis que le métier était un métier à la con. Vous ne trouvez pas triste que les seuls souvenirs d’enfant que j’ai de mon père soient ceux où je le regardais travailler. Je ne me souviens pas de vacances au bord de la mer, de journées à jouer au foot, bon bien sûr j’ai horreur du foot et de toute forme de sport, mais vous voyez ce que je veux dire. Ce boulot lui a bouffé sa vie de famille. Il se levait bien avant moi, quand il rentrait le soir, il était trop fatigué pour passer du temps avec moi, ne serait-ce que pour m’engueuler parce que je n’avais pas fini mes devoirs.
— Vous en avez tout de même parlé avec émotion. C’était très beau ce que vous avez dit.
— Merci.
— Je le pense vraiment.
Je ne pouvais pas lui dire que j’étais jalouse de la façon toute simple, et touchante qu’il avait de parler de son père. J’étais incapable d’en faire autant. En tout cas à ce moment-là.
Nous rentrions dans la ville. Je guidais Marc au travers des rues jusqu’au bas de mon immeuble. Je sortais de la voiture. Il descendit à son tour.

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