— Play it again Sam.
J'aurais pu lui dire que c’était le titre d’un film avec Woody Allen, mais pas une réplique de Casablanca. Dans le dialogue entre Ingrid Bergman et le pianiste jamais on n’entendait cette phrase. C'était une erreur commune, au point que certains en voyant le film pour la première fois s’étonnaient de ne pas l’entendre. J’aurais pu lui faire la remarque, mais au fond de moi je savais qu’elle savait, alors à quoi bon ?
— Et en dehors de perdre la mémoire, est-ce qu’il y a un cauchemar qui vous obsède ?
— Le classique, arriver nu au boulot.
— Ce n’est pas du jeu. Je veux quelque chose de plus personnel.
— Laisser voir à tout le monde mes parties intimes, je trouve que c’est assez personnel.
— Ne trichez pas, je vous ai confié une peur profonde, un rêve intime, à votre tour.
— Longtemps, j’ai rêvé que je retournais dans mon ancien lycée. J'avais raté mon bac, il fallait que je le repasse. Au début ce n’était pas tellement bizarre, mais au fil des années je vieillissais, je faisais tache dans une classe d’ado, et puis il fallait que je jongle avec mes autres activités. Mes cours à la fac, mes jobs d’été. Le plus étrange, c’est que pendant quelque temps après que j’ai pris ce boulot justement dans mon ancien lycée, je continuais à faire ce rêve, je devais aller en cours, et surveiller les élèves. Un truc très perturbant. Enfin, comme vous le disiez, il n’y a pas plus chiant que les rêves des autres.
Claire vida le reste de sa canette dans son verre, et l’avala d’un trait.
— Vous voulez que j’aille vous chercher un autre Perrier ?
— Non ce ne sera pas nécessaire. Si ça ne vous gêne pas, je vais m’étendre un peu sur le canapé.
— Vous êtes chez vous, je ne vais pas vous empêcher de vous relaxer. Simplement, dites-moi si vous voulez dormir, je vais vous laisser.
— Non, je me repose juste un peu. Restez. Racontez-moi comment vous vous êtes retrouvé à travailler dans votre ancien collège.
— C’est une question piège. Une question pour que je reste jusqu’à ce que je tombe de fatigue. C’est une longue histoire.
Une histoire que je n’avais pas envie de raconter. Une histoire que je n’arrivais pas à me raconter. Une histoire pleine de larmes et de souffrance. Une histoire qui ne cadrait pas avec cette nuit. Une histoire que je portais, elle aussi, depuis longtemps.
— Faites-moi en un résumé, s’il vous plaît.
Difficile de résumer presque un tiers de ma vie. Voir plus. Parce que si je me lançais dans cette histoire, pourquoi me contenter des dernières années, il fallait que je remonte plus loin encore, jusqu’au tout début, jusqu’à la première fois où j’ai franchi ce grand portail.
Oh, et puis tant pis. Il devait y avoir une façon d’en faire quelque chose de drôle. Il y a toujours une façon de faire rire, même avec les histoires tristes. Surtout avec les histoires tristes.
— Tout a commencé au pire moment de ma vie, quand j’étais au fond du trou, quand je pensais que la vie ne valait pas la peine d’être vécue.
Elle
Je m’allongeais sur le canapé. Je commençais à ressentir la fatigue. La nuit était bien avancée. Pour ainsi dire terminée. Je ne voulais pas savoir l’heure qu’il était. Trop tard, trop tôt. Question de point de vue. Tout est toujours une question de point de vue. Pour le moment le seul qui s’offrait à moi était celui de mon plafond.
Je me sentis partir doucement, m’enfoncer dans la torpeur qui précède le sommeil. Je ne voulais pas m’endormir. Je voulais encore parler avec Marc. J’avais encore des choses à lui dire. Encore des secrets à partager. Encore des questions à lui poser.
— Comment vous êtes vous retrouvé à travailler dans votre ancien collège ?
Ce n’était pas la question que j’avais envie de lui poser en priorité. C’est pourtant celle qui me vint à l’esprit en premier.
Il a dû sourire. J’ai senti dans sa voix la présence du sourire sur ses lèvres. C’est la seule chose que j’ai vraiment entendue. Je n’ai pas prêté attention à ce qu’il m’a raconté. J’ai saisi qu’il évoquait sa jeunesse, ses années d’interne, un ami disparu, c’est tout. Sa voix m’a bercée. Son phrasé, ses inflexions, ses intonations m’étaient devenues familières au cours de cette nuit.
Mon esprit s’est mis à vagabonder. Je me suis revue courant après lui, pieds nus, sur le gravier. Cela ne remontait qu’à quelques heures, il me semblait qu’il s’était écoulé des jours, des semaines. Quelques heures. Nous nous étions dit tant de choses. Je ne pouvais plus dire, penser qu’il était un inconnu. Quelques heures. Je me sentais bien avec lui. J'avais agi bizarrement. D’une façon qui ne me ressemblait pas. Je ne le regrettais pas. Je pensais que j’allais perdre mon temps, m'ennuyer ferme. Cela avait été le cas au début. Jusqu'à ce qu’il apparaisse. Surgisse. Quelques heures. Est-ce que j’étais en train de tomber amoureuse ? J’aimais sa voix. Sa façon de parler. La distance ironique qu’il mettait dans ses histoires. Est-ce que ça suffit ? J’aimais son regard. La façon qu’il avait de m’écouter. Quelques heures. Non je ne tombais pas amoureuse. Je ne voulais pas. Nous n’avions passé que quelques heures ensemble. Par hasard. Par accident. Ce n’était plus un inconnu certes, mais est-ce que je le connaissais ? J’avais l’impression. Il m’était familier par bien des aspects. Certains que je ne saurais expliquer. D’autres évidents. Il me faisait penser à mon père. Je ne voulais pas tomber dans le cliché. Tomber amoureuse d’un homme qui ressemble à son père. Quelques heures. Et après ? Le matin allait arriver. Il allait partir. Et après ? Nous avions eu une belle nuit. Étrange nuit. Nous avions trouvé quelqu’un répondant à un besoin. Besoin de se confier. Besoin d’être écouté. Même si je ne lui avais pas tout dit. Pas dit ce que je voulais dire. Même si je me doutais qu’il ne m’avait pas tout dit. Quelques heures. Est-ce qu’il nous restait quelques heures ?
J’ai fermé les yeux. J’entendais toujours Marc. Je ne comprenais pas ce qu’il me racontait. J’attrapais quelques mots au passage. Bribes de phrases perdues. Il m’était impossible de comprendre. Des images naissaient dans mon esprit. Petit à petit, la voix de Marc se fit plus lointaine, plus imprécise, jusqu’à s’effacer et devenir celle de mon père.
Je le revoyais dans son vieux fauteuil, un livre ouvert sur les genoux, lunettes sur le bout du nez. Il me parlait de sa jeunesse, de son père, de ses études, de la vie, de l’amour, la mort, et toutes ces choses sans importance. Il aimait cette formule. Quand ma mère lui trouvait les yeux fixant un point imprécis et lui demandait à quoi il pensait, il lui répondait toujours la même chose, cette phrase. Il ajoutait un sourire en coin.
— Je ne sais pas dire non. Ou difficilement.
Cette phrase a surgi dans mon rêve, mon demi-sommeil. M’en tirant aussitôt.
C’était la voix de Marc, mais elle sortait de la bouche de mon père. Je l'avais souvent entendu dire ce genre de chose. Je me suis redressée. Marc a arrêté son récit.
— Pourquoi vous êtes-vous mis en colère ? La question me travaillait depuis notre rencontre. Je la lui posais enfin.
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