mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 14

Lui

— Vous en avez d’autres, me demanda-t-elle une fois que j'eus rangé cette photo ?
Je remis mon portefeuille dans la poche de ma veste, reposais celle-ci sur le fauteuil. Claire s’appuya contre le mur à côté de la porte de la cuisine.
— Même si je n’en ai pas, vous m’offrez une autre tasse de café ?
Claire m’invita d’un geste de la main à la suivre dans la cuisine. Elle nous versa une nouvelle dose de caféine.
— Vous n’aimez pas les photos, me demanda-t-elle en s’installant de nouveau en face de moi à la table de la cuisine. Elle porta sa tasse à ses lèvres, mais se contenta de humer les vapeurs qui s’en élevaient.
— Je n’ai pas de culture de la photo, lui répondis-je après avoir avalé une longue gorgée de café. Je sentais le breuvage me réchauffer de l’intérieur. J’aimais cette sensation, plus que je n’aimais le goût. Mes parents ne prenaient pas de photos. Je me souviens d’un grand carton dans lequel s’entassaient en vrac des clichés de tous âges, noir et blanc, sépia, en couleur, délavés. J’y plongeais parfois, quand j’étais enfant, lors d’après-midi de vacances ou d’ennui. C’est dans cette boite que j’ai déniché cette photo de famille. Pourtant, malgré ce bric-à-brac photographique je ne me souviens pas de mes parents un appareil photographique à la main, immortalisant des moments de joie, des fêtes de famille, des morceaux de vie. Ceci explique cela, je ne prends pas non plus beaucoup de photo. Pour tout vous dire, c’est aussi parce que j’ai peur d’Alzheimer.
Claire manque de s'étouffer en avalant une gorgée de café de travers en m’entendant prononcer cette phrase étrange.
— Je ne vois pas le rapport, réussit-elle à dire en reprenant ses esprits.
— Ma plus grande angoisse c’est de perdre la mémoire. Je crois que je pourrais accepter stoïquement n’importe quelle maladie, mais j’ai peur d’oublier. Une de mes grandes fiertés, c’est la mémoire. C’est aussi ma malédiction. Je suis une éponge. Je capte tout ce qui passe à portée d’oeil ou d’oreille. Pas forcément des choses qui peuvent m’intéresser. Bon, je ne retiens pas tout, tout le temps, mais de manière générale j’ai une excellente mémoire. Comme pour beaucoup d’aptitude cela s’entretient, se consolide, s'entraîne. Une photo c’est une béquille. J’aime me souvenir des choses sans l’aide d’un cliché. J’aime que mes souvenirs soient vivants et pas figés sur papier mat ou brillant. Peut-être qu’avec l’âge je changerais d’avis. Peut-être que j’aurais besoin de ces béquilles. Comme fait ma mère en ce moment. Alors qu’il n’y avait pas de photos chez mes parents, voilà qu’elle s’est mise à ressortir de vieux clichés de ses parents, beaux parents, grand Parent. Elle les met sous cadre, les pose sur les meubles. Je trouve ça amusant, touchant aussi. Moi je n’ai qu’une seule sur mon bureau. C’est mon grand-père qui joue au golf sur la plage. J’aime beaucoup cette photo pour plusieurs raisons. D’abord parce que l’on ne voit pas très bien son visage. Juste son profil. Mais il n’est pas dans ce profil, il est dans d’autres détails, ses vêtements, son manteau kaki qu’il mettait pour aller en foret ou remonter ses filets. La coccinelle orange dont il se servait pour aller sur la plage. Et puis il est maladroit, on voit bien qu’il n’a jamais tenu un club de golf de sa vie. Je me demande encore où il a trouvé celui qu’il a entre les mains, mais ça l’amuse de faire ça. J’imagine qu’il a raté la balle, plusieurs fois, et que ça l’a fait rire à chaque fois. C’est un gamin qui joue. Enfin, il y a l’océan. C’était un chasseur, il aimait les bois, mais je l’ai toujours vu heureux quand il était au bord de la mer. Il pouvait rester, été comme hiver, des longs moments à regarder l’océan, à suivre le rythme des vagues, à s'imprégner des embruns. Je me souviens qu’il sentait la mer. Je me souviens que ma mère a demandé lors des obsèques que le cortège passe et s'arrête en front de mer en allant de l’église au cimetière. Il y a tout cela dans cette photo. Et pourtant il n’y a rien de tout ça.



Elle

Je soupçonnais Marc d’avoir attendu que je commence à boire mon café pour sortir sa phrase sur Alzheimer. Je ne pouvais que lui reconnaître un talent indéniable pour les raccourcis fulgurants et surprenants. Je manquais de m'étouffer en avalant. Cela alluma un petit sourire moqueur sur les lèvres de Marc.
J’aurais pu lui dire qu’il n’était pas le premier à jouer à ce petit jeu avec moi. Mes cousins, avec qui plus jeune je passais une partie des vacances d’été, s’amusaient eux aussi avec ce genre de bêtises. Ils n’étaient jamais aussi contents d’eux que quand ils arrivaient à faire jaillir de mon nez ce que je tentais d’avaler avant qu’ils ne me fassent rire.
Marc ne cherchait pas à me faire rire, même si le rapprochement entre Alzheimer et la photo pouvait être cocasse, il n’y avait rien d’hilarant. Surtout en écoutant ce qui suivait sa déclaration liminaire. Cette peur de perdre la mémoire était authentique. Je pouvais sentir que c’était une chose à laquelle il avait réfléchi.
Pour la seconde fois, il me parlait d’un de ses chers disparus. Il y avait dans le portrait de son grand-père une autre forme d’émotion. Différente de celle qui avait traversé sa voix quelques minutes plus tôt quand il m’avait parlé de son arrière grand-mère. Il avait dans les yeux, derrière le léger brouillard humide, des étoiles qui pétillaient, de la tristesse certes, mais une tristesse gaie.
Il termina sa tasse d’un trait. Il la poussa devant lui. Il resta silencieux, les mains à plat sur la table. Le frigo ronronnait, la pendule tic-tacait.
— Voulez-vous encore du café ?
— Plus tard peut-être. Pour l’instant j’en ai assez, j’en ai plus bu ce soir que tout au long de l’année écoulée, me répondit-il.
Plus tard. Il n’avait pas l’intention de partir dans l’immédiat. Plus tard. Cela me laissait encore du temps avec lui. Plus tard. Surtout ne pas regarder l’heure. Surtout ne pas chercher à savoir combien de temps j’avais, nous avions devant nous. Plus tard. Je verrais bien quand ce plus tard arrivera. Je savais très bien ce que j’avais envie de partager avec lui en attendant ce plus tard.
— Je n’ai pas de photos à vous monter. Enfin, si j’ai des photos, mais ce n’est pas ce que je veux vous montrer.
Je l’invitais à me suivre dans mon bureau. Woodstock nous regarda passer la porte, mais ne prit pas la peine de se lever pour nous saluer et se rendormit immédiatement. D’un des placards, je sortis les cartons que m’avait donnés ma mère. Je ne les avais pas ouverts depuis ce jour là. Je savais ce qu’ils contenaient, mais je n’avais pas trouvé le temps de surtout l’envie de m’y plonger. Je fouillais quelques instants avant de mettre la main sur le carnet noir que je cherchais. Un carnet à couverture de moleskine, tenue fermé par un élastique, ornée d’une étiquette sur laquelle ma mère, de sa belle écriture avait inscrit mon prénom. Je le tendis à Marc.

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