Je regardais une ambulance passer dans la rue. Sirène en marche, gyrophare en action. Claire était toujours assise devant son bureau. Woodstock à mes pieds. Minuit venait de sonner. Il y avait trois heures que nous étions ensemble. Trois heures que j’avais quitté ce mariage où je ne voulais pas aller. Pour la première fois, je me félicitais d’en avoir fait autrement. Pour la première fois aussi je sentis la fatigue.
— Vous avez du café, demandais-je ?
— Je peux en faire si vous voulez.
Je me détournais de la fenêtre. Claire s’était levée et s'apprêtait à quitter la pièce;
— Je ne voudrais pas vous déranger.
— Pas du tout, j’en prendrais bien une tasse moi aussi.
Je la suivis jusqu’à la cuisine. Elle m’indiqua une chaise. Je m’assis bien volontiers. Pendant qu’elle s’affairait, remplissant la cafetière d’eau et de café moulu, je pensais que je n’aimais pas vraiment le café. Ce n’était pas un dégout, comme je peux en avoir pour les épinards, la tête de veau ou les huîtres, mais je n'apprécie pas plus que cela. Il m’arrive d’en boire, à l’occasion, quand on m’en offre un à la fin d’un repas, ou comme breuvage convivial, quand il n’y a rien d’autre, mais je n’en ai pas chez moi, je n’en commande jamais au restaurant, et je m’en passe très bien quand il n’ y en a pas.
Pourquoi lui avais-je demandé si elle en avait ? Peut-être pour quitter son bureau et la voir s’affairer dans sa cuisine.
— N’allez pas vous faire des idées. Ne le prenez pas mal, mais en vous voyant ainsi, dans une cuisine, au milieu de la nuit, je pense à une phrase que j’ai lue je ne sais plus où: “les chemises des hommes sont faites pour être portées par les femmes au petit matin”. C’est une vision des plus agréables. Pour moi et pour celui qui a écrit ces mots au moins. Pas le summum de l’érotisme certes, mais tout de même, seulement vêtue de ce vêtement masculin, la femme devient pour moi plus séduisante que jamais.
— Si en plus elle vous prépare un petit déjeuner, vos devez être aux anges.
— Ne vous moquez pas Claire, je partage avec vous, en toute innocence une part de mon intimité.
— Je ne me moque pas, je me demande simplement quelles ont été vos motivations pour me demander de vous préparer du café. Qu’est ce que ça vous fait de me voir le faire?
— Je ne peux pas vous répondre, vous n’avez pas la tenue adéquate.
— Vous n’avez qu’à me donner votre chemise.
— C’est peut-être un peu trop tôt.
Le café commençait à couler. Pendant un instant nos rires couvrirent le bruit du moteur du réfrigérateur. Claire vint s’asseoir en face de moi. C’était un moment très agréable. Je ne m’étais plus essayé au badinage depuis longtemps. J’aurais bien continué, mais l’odeur du café vint perturber mon humeur enjouée.
— Mon arrière grand mère est morte en buvant du café. Je ne crois pas que le café soit la cause de son décès. Si ma mémoire est bonne, elle avait 88 ans à ce moment-là. Quoi qu’il en soit, elle buvait du café, et elle est morte. C’est la première fois que quelqu'un de ma famille mourrait. Non ce n’est pas ce que je voulais dire, enfin vous m’avez compris. J’avais 7 ans, ou 8, je ne sais plus très bien, c’est un souvenir flou.Et pourtant je me souviens très bien du détail concernant le café. Mon père a dit à ma mère qu’elle était morte en buvant son café. Sa voisine l’avait trouvée le nez dans son bol. Ça m’a marqué au point d’avoir eu pendant longtemps peur d’en boire. Je crois que c’est pour ça que je suis devenu buveur de thé. Comme quoi dans la vie tout tient à peu de chose. Longtemps l’odeur du café me faisait remonter à l’esprit les images, les souvenirs de la crémation de mon arrière-grand-mère. Il y avait une violence dans ces souvenirs. Je dois être fatigué pour que cela revienne aujourd’hui. Je n’y avais pas pensé depuis des années.
Je restais silencieux pendant que le café passait, le silence n’était perturbé que par le ronronnement du frigo, et le ploc ploc des gouttes tombant dans la cafetière.
Les visions du cercueil avançant vers les flammes, images qui avaient hanté mes rêves de petit garçon revinrent passer devant mes yeux.
Perdu dans mes pensées macabres je fus surpris de sentir la main de Claire se poser sur la mienne.
Elle
Je revins m’asseoir, déposant les deux tasses de café brûlant sur la table.
Marc se saisit de la sienne et se perdit un instant dans la noirceur du breuvage. Pour la première fois de la soirée, je vis passer dans ses yeux une sorte de mélancolie, de tristesse, autre chose que cette lueur amusée. Quand il avait parlé de son arrière-grand-mère, murmuré cette histoire il n’y avait pas cette distance ironique, cette façon de tourner les phrases pour y ajouter une touche d’humour, pour donner l’impression, même dans les souvenirs les plus intimes qu’il n’était qu’un narrateur.
Je n’aurais peut-être pas du poser ma main sur la sienne. Cela a stoppé net sa « confession ». Je l’ai dérangé. Je lui ai rappelé qu’il n’était pas seul. Pourtant, je ne regrette pas. Cela me semblait, me semble toujours normal. Sans doute cela ne l’était pas pour lui. Il y a des personnes qui ne sont pas tactiles.
J’avais perdu par cet élan de sympathie le droit d’entendre la suite de son histoire. Je ne savais pas comment le relancer. Je savais que je risquais de la voir se fermer, et qui sait s’en aller. Risque trop grand quand j’avais moi aussi tant de choses à lui dire.
Pour faire venir les confidences, il faut savoir utiliser des moyens détournés. Il fallait que je le lance sur un autre sujet.
Je revins m’asseoir, déposant les deux tasses de café brûlant sur la table.
Marc se saisit de la sienne et se perdit un instant dans la noirceur du breuvage. Pour la première fois de la soirée, je vis passer dans ses yeux une sorte de mélancolie, de tristesse, autre chose que cette lueur amusée. Quand il avait parlé de son arrière-grand-mère, murmuré cette histoire il n’y avait pas cette distance ironique, cette façon de tourner les phrases pour y ajouter une touche d’humour, pour donner l’impression, même dans les souvenirs les plus intimes qu’il n’était qu’un narrateur.
Je n’aurais peut-être pas du poser ma main sur la sienne. Cela a stoppé net sa « confession ». Je l’ai dérangé. Je lui ai rappelé qu’il n’était pas seul. Pourtant, je ne regrette pas. Cela me semblait, me semble toujours normal. Sans doute cela ne l’était pas pour lui. Il y a des personnes qui ne sont pas tactiles.
J’avais perdu par cet élan de sympathie le droit d’entendre la suite de son histoire. Je ne savais pas comment le relancer. Je savais que je risquais de la voir se fermer, et qui sait s’en aller. Risque trop grand quand j’avais moi aussi tant de choses à lui dire.
Pour faire venir les confidences, il faut savoir utiliser des moyens détournés. Il fallait que je le lance sur un autre sujet.
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