mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 15

Lui

— Plus tard peut-être.
Le regard de Claire s’illumina un instant quand j’ai prononcé ces mots. Elle se leva et me précéda sur le chemin de son bureau. Woodstock sortit à peine de son sommeil à notre arrivée. Je m’installais dans le fauteuil club en cuir fatigué que m’indiqua Claire. Elle se pencha dans un placard et en sortit deux cartons de taille moyenne. Elle les ouvrit et se mit à farfouiller. Elle y trouva un carnet noir, format A4. Elle me le tendit. Je lus son nom sur l’étiquette.
— Qu’est ce que c’est, demandais-je ?
— C’est moi.
— Comment ça ?
— Ouvrez et vous verrez.
Je sortis l’élastique qui le tenait fermé, et l’ouvrit. Sur la première page dessinée à l’encre, un bébé allongé sur une couverture. Venaient ensuite d’autres portraits de ce bébé, au crayon, au fusain. Des esquisses, des croquis, des bouts, un pied, un sourire, une main. Au fil des pages, le bébé grandissait, devenait une petite fille. Assise par terre jouant avec des cubes, sur des genoux anonymes, riant au milieu de fleurs, faisant la tête devant une assiette. Dans les dernières pages, c’était une adolescente étendue sur son lit écoutant de la musique un gros casque sur les oreilles, lisant une revue pelotonnée sur un fauteuil, jouant les stars derrière des lunettes de soleil, levant son verre au dessus d’un gâteau d’anniversaire. Sur la dernière page, elle dormait sous une lampe de bureau, des livres ouverts tout autour d’elle.
— De qui sont ces dessins, demandais-je ?
— Ma mère. Elle a toujours dessiné. Je l’ai toujours vue dessiner. Dès qu’elle avait un moment, elle croquait un portrait, un paysage, une situation.
Elle sortit d’autres carnets des cartons. Ils contenaient des paysages divers : une plage, un morceau de nature, une rue vue d’une fenêtre, une salle de théâtre... Chaque carnet portait une étiquette indiquant ce qu’il renfermait : vacances, portraits au hasard, rêveries... Je le feuilletais tout les uns après les autres, découvrant avec plaisir les talents artistiques de la mère de Claire. Le dernier carnet qu’elle me donna s’intitulait Henri.
Le premier dessin était celui d’un jeune homme en bras de chemise, assis devant un verre de bière. Il avait les cheveux en désordre, et le regard malicieux. Je le retrouvais quelques pages plus tard en blouse blanche, assis derrière un bureau, courbé sur une feuille, un stylo à la main. Sur une autre page, il sommeillait dans un fauteuil club au cuir fatigué, un journal en désordre à ses pieds. Le dernier dessin le montrait allongé sur un lit d’hôpital, entouré de moniteurs et autres appareillages médicaux. Le trait était moins sûr, il y avait des taches d’encre, comme s’il avait plu, ou plus sûrement, comme si quelqu’un avait pleuré.
— C’est le dernier dessin que ma mère a fait. Après elle a rangé tout son matériel. Tous ses carnets et me les a donné.
— C’est votre père ?
— Oui.
Sa réponse était à peine audible, plus un souffle qu’un mot. Je refermais le carnet et le lui rendis.
— Votre mère a beaucoup de talent. Elle ne devrait pas s’arrêter. Cela fait longtemps qu’elle a rangé ses crayons ?
— Depuis la mort de mon père.
— Votre père est mort il y a longtemps ?
Je regrettais la question à peine eut-elle franchi le seuil de mes lèvres. C’était trop intime, trop tôt, trop brusque. Claire pouvait se fermer comme une huitre. J’aurais dû sentir que tout cela était encore trop douloureux pour elle. J’aurais dû entendre dans ce oui à peine articulé toute la difficulté qu’il y avait pour elle à parler de lui.




Elle

Marc feuilletait les carnets de ma mère les uns après les autres, posait une question en découvrant un dessin, un croquis, esquissait de temps en temps un sourire au détour d’une page. Je lui passais les carnets sans ordre précis, comme ils venaient, en gardant pour la fin celui consacré à mon père. Je savais qu’il serait difficile de revoir le dernier dessin. Je n’avais osé le regarder qu’une seule fois, quand ma mère m’avait donné tous ses carnets, toutes ses oeuvres, tout son matériel. Je n'avais pas reconnu mon père sur cette page. Je ne voulais pas le reconnaître. J’avais refermé et rangé ce carnet, rangé les cartons.
Marc reposa le carnet contenant les portraits de ma soeur et moi. Il portait comme titre : Mes deux anges. Le premier dessin me représentait tenant Liz dans mes bras alors qu’elle était tout bébé. Sur un autre on nous voyait endormies sur un canapé sa tête sur mon épaule. Marc avait sourit en découvrant les deux portraits se faisant face sur une double page. Sur le premier j’étais un ange et Liz un démon, et sur le second nous avions échangé les rôles.
J’hésitais à lui donner le dernier volume; J’avais peur de rouvrir ces pages, de retrouver ces souvenirs. Surtout j’avais peur de ce qu’il me dirait. De ce qu’il pourrait me demander. Il reposa Mes deux anges, me regarda, je fis semblant de plonger dans le carton pour voir s’il restait encore quelque chose, en sortit le dernier carnet noir, lui tendit, et attendit.
Quand il arriva sur le dernier dessin, je pris les devants. Je lui révélais que c’était le tout dernier, l’ultime réalisé par ma mère. Le portrait de mon père mourant.
— Il y a longtemps qu’il est mort, me demanda-t-il ?
J’ai baissé les yeux. Rangé tous les dessins que j’avais sortis. Je n'osais pas le regarder. J’avais peur de me mettre à pleurer devant lui. Je n’étais pas sûre de pouvoir lui répondre. Il me sauva en n’attendant pas ma réponse, en me relançant sur une autre voie.
— Votre mère a beaucoup de talent. J’aurais aimé savoir dessiner comme elle.
— Moi aussi, mais dans la famille c’est ma soeur qui a hérité du don. Moi je n’ai aucun talent.
— Nous avons tous un talent. Vous êtes médecin. Il faut un certain talent pour soigner les gens.
— Ce n’est pas artistique.
— Tout n’a pas besoin d’être artistique. Comme je vous l’ai dit, mon père faisait des saucisses comme personne, c'était son talent, on ne ne peut pas dire que ce soit artistique comme discipline.
— Et vous, quel est votre talent ?
— Je fais aussi des portraits. Pas comme votre mère, par écrit.
— Vous êtes écrivain ?
— C’est un grand mot. Disons “écriveur”. J’écris des histoires. Je reconnais que je suis peut-être un peu prétentieux en disant que c’est mon talent. Je suis loin d’être sûr d’avoir le moindre talent pour ça.
— Vous n’êtes pas le meilleur juge pour cela. Je suis sûre que vous en avez beaucoup. Vous savez très bien raconter des histoires. C’est déjà un gros talent.
Il me sourit, se leva et se dirigea vers les rayonnages de ma bibliothèque.
— Je n’ai pas encore ma place parmi eux, dit-il en laissant courir ses doigts le long des tranches de mes livres. Je suis loin de pouvoir prétendre avoir le droit de m’y trouver.
Il tira un volume, l’ouvrit au hasard et se mit à lire. Il me tournait le dos, je ne pouvais pas voir quel titre il avait entre les mains.
— Qu’est-ce que vous lisez, lui demandais-je ?
Il releva les yeux, tourna la tête et me sourit. Il se mit à lire à haute voix.
— La porte s’ouvre en grinçant.
Cheveux hirsutes et traits tirés, tu parais sur le seuil de la chambre, vêtu d’un pantalon de survêtement un peu trop court, d’un tee-shirt et d’une veste d'intérieur informe que tu reboutonnes maladroitement en me voyant. Tu bâilles comme un malheureux. Tu n’as pas mis tes lunettes. Tu traînes les pieds dans tes mocassins usés jusqu’à la corde.
Je reconnais en quelques lignes La Maladie de Sachs, le dernier livre que m’a offert mon père. Comment a-t-il su ? C’est impossible qu’il ait pu le deviner. Le hasard, une drôle de coïncidence.
— Mon père m’achetait des tas de livres quand j’étais gamine. Au début les classiques livres pour enfant, la bibliothèque rose, puis verte. Je les dévorais plus vite qu’il ne pouvait m’en fournir. J’étais souvent obligée de les relire. Puis au collège ce furent les Jules Verne, Alexandre Dumas, Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Cona Doyle, Pagnol... Il glissait parfois un livre de grand, d’adulte, Asimov, Tolkien, puis Sarraute, Sartre; Malraux... En grandissant, j’ai commencé à aller avec lui dans les librairies. Nous y passions des heures à déambuler entre les tables couvertes de bouquins, devant les rayonnages remplis du sol au plafond de livres que nous n’aurions jamais le temps de lire. Nous ressortions les bras chargés, livres de poche, classiques, nouveautés, polar, roman français, fantastique, nouvelles...
C’est avec lui que j’ai découvert Perec, Chandler, Joyce, Green, Cohen, Viallate. Nous échangions nos livres et nos impressions.
Quand je suis rentrée en fac de médecine je n’ai plus eu le temps de lire autre chose que les manuels, le poly, mes cours. Il me mettait de côté les livres qu’il avait aimés, avec pour chacun une petite fiche de lecture.
Quand j’ai passé ma thèse, quand j’ai réussi ma soutenance, au lieu du traditionnel stéthoscope, blouse blanche ou mallette en cuir, il m’a offert le livre que vous tenez entre vos mains. Le dernier livre qu’il m’a offert.
Je fis une pause. Il reposa le livre.
— Je l’ai lu et relu tant de fois que ces pages font partie de moi. Je le connais plus que par coeur.

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