mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 32

Lui

— Ne bougez pas !
Claire me laissa seul dans le salon, s’éclipsant dans son bureau. Je ne voyais pas pourquoi j’aurais bougé. J’avais déjà visité l’ensemble de son appartement. À part sa chambre. Plus tard peut-être. Pour l'instant, je ne pouvais qu’imaginer à quoi elle ressemblait.
J’hésitais encore entre la vraie chambre de fille, lit en cuivre, dessus-de-lit fleuri, papier peint coloré, reproduction des danseuses de Matisse sous verre, poupée et peluches vestiges de son enfance sur les étagères, ou alors chambre sobre, un lit sans cadre, couette toute simple, décoration minimale, photos noir et blanc sur une commode en chêne, des piles de livres sur la table de chevet. J’aurais plus tendance à croire à cette seconde version.
Je l’entendais farfouiller dans son bureau. J’avais envie d’aller voir, mais elle m’avait demandé de ne pas bouger, et je suis un garçon obéissant.
J’attrapais un magazine qui traînait et tentait de m'intéresser aux articles, les lignes dansaient devant mes yeux difficiles de rester concentré à cette heure, je me contentais de me rincer l’oeil sur les photos de vedettes en bikini.
Claire revint et déposa une boite de havanes devant moi. Roméo et Juliette nº 2. Parmi mes préférés. Elle m’invita à en prendre un, ou plus. Après quelques tergiversations, je cédais à la tentation. D’un geste peu élégant et sacrilège, je coupais le cul du cigare d’un coup de dent. J’osais demander un verre de cognac. Je n’en avais pas besoin, mais le couple cognac-havane était un aperçu du nirvana.
J’allumais mon Roméo et Juliette avec la permission de Claire. Tout en savourant les premières bouffées et en chauffant la liqueur dans le creux de ma main, je l’écoutais me parler de son père. Il y avait de l’émotion dans sa voix. Un petit tremblement à peine perceptible, une humidité dans les yeux, mais aussi une étincelle et un sourire à peine perceptible.
La première gorgée de cognac me brûla la gorge. Sensation agréable malgré tout. J’attisais ce feu en tirant sur mon havane. Comment avais-je pu me passer de ce plaisir simple pendant si longtemps ? Par amour ? Par faiblesse aussi. Je n’avais pas argumenté longtemps avec Sophie. Elle n’aimait pas l’odeur du cigare. J’aimais Sophie. J’ai abandonné le cigare. Qu’est-ce que je lui avais demandé d’abandonner ? Rien. Je l'avais prise tout entière. Qualités et défauts. Manies et imperfections.
— Si vous ne fumez pas, pourquoi avez-vous cette boite ?
— C’est un souvenir, en quelque sorte.
— De votre père ?
Claire fit oui d’un signe de tête. C’était trop difficile à verbaliser.
— Et vous, pourquoi fumez-vous ? Et pourquoi avez-vous arrêté de fumer ?



Elle


J’avais été capable de lui dire tant de choses sur moi, sur ma famille, sur mon père. Et j’étais toujours incapable de lui dire la souffrance liée à sa mort. Comme Marc je m’en tirais en posant une question sans aucun rapport, moyen à peine déguisé de détourner l’attention. Question idiote en plus. Est-ce que j’avais besoin de savoir pourquoi Marc fumait, avait fumé, ce n’était pas important. Il me répondit pourtant.
— Fermez les yeux. Imaginez-vous à la terrasse d’un café lors d’une des premières belles journées de printemps. Une de celle qui vous fait oublier l’hiver dès que les premiers rayons du soleil viennent caresser vos joues, ravivant le souvenir, enfoui sous des mois de grisaille et de froidure, de la douceur de vivre.
« Vous êtes installé à cette terrasse, vous avez pour la première fois depuis longtemps laissé tomber pull et blouson. L’envie de retourner les manches de votre chemise vous démange, mais vous ne voulez pas précipiter les choses, il faut savourer ces moments-là, les prendre les uns après les autres, surtout pas de hâte.
« Vous avez en main un journal, ou un livre, vous ne lisez pas vraiment, vos yeux glissent sur les pages, les lignes, sur les mots sans que vous en saisissiez le sens. Votre esprit vagabond, se laisse prendre au piège de rêveries éveillées. Vous voyez des coins de campagne sous la rosée, des arbres bourgeonnant, quelques papillons voletant autour d’un massif de roses, des coquelicots tanguant sous le vent.
« Une robe à fleurs qui passe vous ramène sur le plancher des vaches. Vous la suivez du regard, vous perdant dans la musique du cliquetis des talons sur le trottoir, les mouvements du tissu bougeant au rythme des pas de la demoiselle, cette première fille qui a osé revêtir ce symbole des beaux jours.
« La robe à fleurs disparaît au coin d’une rue. Sur la table devant vous de la condensation s’est formée sur le verre de bière, les goulettes glissent sur les parois et viennent former sur un cercle parfait sur le dessous de verre en carton.
« Là dans cette situation quasi parfaite, dans cette ambiance paradisiaque ajoutez un havane. Petite touche de luxe éphémère. Loin de la vulgarité de la cigarette, le cigare est un morceau de civilisation, l’expression de la culture, la preuve que l’homme est capable du meilleur et que peut-être, je dis bien peut-être, Dieu existe. Sur cette terrasse, ajoutez un seul nuage gris, celui qui monte de votre cigare. Vous touchez au bonheur absolu.
« La beauté de tout cela, c’est que ça marche tout aussi bien dans un salon à 5 heures du matin, avec un verre de cognac et en charmante compagnie.
— Si c’est si merveilleux, pourquoi avoir arrêté ?
— Chantage amoureux, ultimatum d’amoureuse. Faiblesse du coeur. Il fut un temps où j’aimais moins les Cohiba que je n’aimais Sophie.

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