mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 19

Lui

— C’est comme ça que je suis devenue accroc au café.
La lumière se fit soudain dans mon esprit. J’étais en face de de Lorelai Gilmore. Une fille un peu excentrique au point de courir pieds nus sur du gravier pour monter dans la voiture d’un inconnu, avec une vraie répartie, un regard ensorcelant, et une addiction au café. Elle était juste un rien plus mélancolique, un rien plus grave, un rien plus sage. Ce n’était peut-être pas Lorelai, mais Maggie O’Connell. C’était une obsession chez moi. Quand je ne rêve pas des actrices des années 50, ce sont les héroïnes de série télé qui occupent mes songes.
— Quand j’ai découvert qu’Emma Peel n’existait pas vraiment, je crois que j’ai été encore plus déçu que quand je me suis rendu compte que le père Noël n’existait pas. Parce qu’au fond ça ne changeait pas grand-chose, je continuais à recevoir des cadeaux. Alors que Emma Pell, la femme parfaite, ne soit qu’un personnage de fiction, c’était terrible.
— Ne me dites pas que vous ne faisiez pas la différence entre la fiction et la réalité.
— Si, bien sûr. Il ne faut pas vous imaginer que je fantasmais sur Emma Pell quand j’avais 7 ans. C’est venu plus tard. La déception est venue quand j’ai compris que je ne trouverais jamais, dans le monde réel, une femme à la hauteur des fantasmes d’adolescent qu’avait fait naître en moi l'héroïne de Chapeau Melon et Bottes de Cuir.
— Vous êtes sûr que vous ne trouverez jamais ?
— J’ai renoncé depuis longtemps à chercher. C’est agréable de vivre dans ses rêves, mais il faut savoir se réveiller, sinon on risque de se prendre de sacrés coups au moral et ailleurs.
Claire semblait hésiter à me répondre. Elle revint s'asseoir. Se mit à jouer avec le paquet de biscuits qui traînait toujours sur la table. Quand elle ne savait pas quoi dire, quand elle cherchait ses mots elle occupait ses mains.
Avait-elle repéré mes petites manies ? Ces petits gestes qui pouvaient me trahir quand je jouais au poker. J’en connaissais certains et j’en jouais. Je n’étais pas dans une partie de poker, quoi que, n’était-ce pas une forme de jeu ce qui se passait entre nous depuis... combien de temps déjà ? Une bonne partie de la nuit.
Une bonne partie de la nuit à jouer à un étrange jeu de séduction. Pas depuis le début. Pas uniquement. Les premières heures, les premiers échanges n’étaient pas sur le registre de la séduction. Nous y étions passés depuis... Depuis qu’elle m’avait effleuré la main.
— Vous avez tort, dit-elle me tirant de mes pensées, il ne faut jamais renoncer à ses rêves, même s’ils ne se réalisent jamais. Il faut continuer d’y croire, il faut s’y tenir.
— Et si je passe ma vie à chercher la femme idéale sans la trouver ? D’autant plus que depuis Emma, j’en ai d’autres à mon catalogue, je regarde trop la télé.
— Au moins, vous y aurez cru et en la cherchant vous aurez fait des rencontres, vous aurez pu vous rapprocher de cet idéal, le toucher du doigt, l’effleurer. Chaque rencontre vous apportera un peu, comme ce soir.
Elle me sourit. C'était clair que nous étions passés dans un jeu de séduction. Le réalisant je pris un peu peur.
— Je peux utiliser vos toilettes.
Il y avait des façons plus subtiles de taper en touche.




Elle

Marc s'éclipsa. Je ramassais les tasses vides et les déposais dans l’évier. Je retournais m’installer dans le salon. Je mis un disque sur la chaîne. Les accords de Bill Evans m’accompagnèrent dans ma rêverie.
J’avais été un peu trop frontale, un peu trop directe. Je dérapais. Je glissais lentement sur un terrain dangereux. Je ne voulais pas y aller.
Pourquoi est-ce que je me mentais ? J’étais très contente d’y aller. Cela me faisait du bien d’y aller. Je n’y étais pas allée souvent, et pourtant je m’y sentais bien. J’étais contente d’arriver à être un peu légère. Il me plaisait d’être badine.
Je ne pouvais pas être sûre qu’il voit les choses sous cet angle. Pour moi être légère en ce moment c'était arriver à passer plusieurs heures sans pleurer. Être badine c’est arriver à effleurer une main, à dire ce que je venais de dire, et le faire fuir. Selon ses critères j’avais peut-être été agressive.
Même si je n’en avais pas envie, et encore moins besoin, je me levais pour me servir un verre. Un whisky. Juste pour entendre l’alcool s’écouler, pour lâcher deux glaçons et les voir plonger dans le liquide ambré.
J’allais chercher des glaçons dans le frigo. Les mis dans un bol. J’ouvris une bouteille. Versais deux doigts de whisky dans un verre lourd. Attrapais un premier cube de glace, le fis tomber dans le verre.
— Vous m’en servez un.
Sa voix me surprit et je fis tomber mon second glaçon sur le parquet. Marc se baissa pour le ramasser.
— Je ne voulais pas vous faire peur.
Il déposa le cube de glace dans un verre, s’essuya les doigts sur son pantalon. Je lui tendis mon verre, et m’en servit un autre.
— Vous savez créer des ambiances.
Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Il se toucha l’oreille.
— La musique. Le whisky. La lumière. Il ne manque qu’un nuage de fumée et une vingtaine de personnes supplémentaires et l’on pourrait se croire dans un club de jazz.
— Je ne suis jamais allée dans un club de jazz.
— Je suis sûr que vous aimeriez. Déjà vous en écoutez. C’est un bon début. J’ai dû batailler longtemps pour que Sophie me suive dans ce genre d’endroit. Quand on n’aime pas la musique, difficile d’apprécier le club. Les rares fois où nous y sommes allés en couple, elle a passé la soirée à faire la gueule. Je me demande pourquoi j’insistais tant pour qu’elle m’accompagne.
— Vous vouliez partager des choses avec elle.
— Au bout du compte, les seules choses que nous partagions c’était les disputes. Le souci c’est que l’on s’est aperçu très vite que nous n'avions pas grand-chose en commun.
— C'était seulement physique ?
— Oui. Sans doute. Nous avons eu quelques moments. Par nombreux, pas glorieux, mais quelques moments.
— Comme à la patinoire ?
— Comme à la patinoire. Et quelques autres. Juste assez pour que notre histoire dure un peu. 18 mois. 1 an et demi d’entente cordiale traversée par des épisodes de passion.
— La Règle du Jeu, Summertime par Ella, Le Grand Voyage.
— Pardon ?
— Mon film, ma chanson, mon livre.

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