mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 7

Lui

Le trottoir aurait pu être humide, la lumière des réverbères aurait pu s’y refléter. Elle aurait pu ressembler à Lauren Bacall. Moi j’aurais pu ressembler à Humprhey Bogart. J’aurais dû ressembler à Bogart. Nous aurions pu être dans un film en noir et blanc des années 50, et en toute logique nous aurions pu échanger un long baiser langoureux au bas de cet immeuble.
J’ai vu trop de films américains. Pourquoi faut-il que j’aie toujours ce genre de fantasme en tête ? Je suis à ce point intoxiqué par l’industrie du rêve américain qu’il m’arrive de penser en noir et blanc, et avec des sous-titres.
Claire fit le tour de ma voiture. Elle se tenait sur la pointe des pieds. Ce n’est pas Lauren Bacall qui fut la Comtesse aux pieds nus, mais Ava Gardner. En plus, le film est en couleur. Mon fantasme ne cadrait plus avec la réalité. Il ne me restait plus que Bogart.
— Qu'est-ce qui vous fait sourire, me demanda-t-elle ?
— Rien, des pensées idiotes.
— Vous voulez m’en parler autour d’un dernier verre ? Peut-être qu’elles ne sont pas aussi idiotes que ça.
Avais-je envie de boire un dernier verre ? Je n'avais pas bu tant que ça, je pouvais me le permettre. Et quand bien même, ce n’est pas le genre de proposition que l’on refuse. J’ai toujours été très curieux, c’est un vilain défaut, mais je suis un mauvais garçon qui fait mourir les vieilles tantes en les insultant devant une centaine de personnes, et quand il est question de découvrir l'intérieur des appartements des inconnues, je ne sais pas dire non.
Claire tapota le code d’entrée, et poussa la lourde porte d’un coup d’épaule. Je la suivis dans les escaliers, manquant aux règles élémentaires de la galanterie.



Elle

Il se mit à sourire. Il avait un sourire charmant. Alors, je l’ai invité à monter. Je ne voulais pas le laisser partir. Je savais que s’il remontait dans sa voiture, je ne le révérais sans doute jamais. Il redeviendrait un inconnu. Je ne saurais jamais pourquoi il était sorti de ses gonds, pourquoi il souriait sur ce trottoir, devant chez moi, les mains dans les poches, alors qu’il ne me tardait qu’une chose, me passer les pieds sous l’eau chaude et enfiler des pantoufles.
Marc me suivit jusqu’à chez moi. Je l’installais au salon pendant que j’allais me soigner mes pieds, en espérant qu’ils me pardonneraient du traitement que je leur avais fait subir toute la journée.
Quand je revins dans le salon, je trouvais Marc devant la vieille photo de mes grands parents que m’avait donnée mon père pour mes 20 ans, en me disant qu’il me souhaitait de vivre une aussi belle vie qu’eux.
— Ce sont mes grands parents, dis-je.
Marc se retourna, surpris par mon intervention.
— Ce sont mes grands parents du côté de mon père, poursuivis-je. J’étais toute jeune quand ils sont morts. Je n’en ai que peu de souvenirs. Juste des impressions et une histoire qui tient plus de la légende familiale.
— Je peux l’entendre ?
Même s’il ne me l’avait pas demandé, je l’aurais fait. J’aimais beaucoup cette histoire, et je n’avais que peu d’occasions de la raconter.
— Mon grand-père a toujours vécu en Provence. Comme ses parents, et les parents de ses parents avant. Il a grandi dans une ferme, entre les poules et les cochons. Un petit coin de paradis sur terre, qui a disparu aujourd’hui, mais qui a réussi à le rester pendant la guerre. Ou quelque chose d’approchant, un espace un peu protégé, loin de la folie du monde à cette époque. Un havre où mes arrières grands parents ont accueilli une famille de réfugiés.
« C’étaient des amis d’amis, de vagues connaissances, un couple et trois enfants qui pendant quelques années ont fait partie de la famille, partageant la table, et le travail de la ferme pour les parents, et les bancs de l’école pour les enfants.
« Les premiers temps furent un peu difficiles, l’adaptation à cette nouvelle vie demandait des efforts. Avec les “invités” qui venaient avec trois enfants, deux garçons et une fille, il y avait désormais 11 personnes dans la ferme, mon grand père ayant quant à lui deux soeurs. Trois garçons dans la même chambre, cela peut se révéler très chaotique. Ce qui n’est rien à côté des trois filles cohabitant. Mais tout se régula petit à petit. La nouvelle grande famille trouva ses marques, son rythme. En quelque sorte, ils expérimentaient le concept de famille recomposée. Jusqu’à la fin de la guerre, la ferme vibra au son des rires des enfants.
« Même dans les heures les plus sombres de l’histoire, on peut trouver des souvenirs lumineux, des souvenirs que l'on chérit, que l’on garde comme un trésor. À la fin de la guerre, mon grand-père avait 13 ans. Françoise, la jeune fille des “invités”, en avait 12. Tout au long des 4 années qu’ils avaient passées l’un à côté de l’autre, ils avaient appris à s’apprécier. Alors, quelques jours avant que la grande famille ne se sépare, dans l’obscurité d’une grande, au milieu des foins tout juste rentrés, ils ont échangé leur premier baiser.
« Trois semaines plus tard, elle partait avec sa famille. Retour dans la capitale. Malgré les liens tissés pendant la guerre, ils devaient se séparer. Ils ne se revirent plus. Bien sûr les parents s’écrivaient régulièrement, mais les distances à l’époque paraissaient infranchissables.

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