mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 1

Lui

— Je voudrais lever mon verre aux jeunes mariés qui..
C’était le troisième à prendre la parole. Pourquoi faut-il que les gens se sentent obligés de faire des discours dans ce genre de soirée ? Précision. Pourquoi faut-il que les gens ayant le moins de talents oratoires et le moins d’humour se sentent obligés de prendre la parole dans ce genre de soirée ?
Pour la troisième fois, je subissais les propos supposés drôles, mais surtout assommants, d’un ami du couple que nous fêtions ce soir.
Au départ, je ne voulais pas y aller. Disciple de Brassens je pense que lorsque l’on est plus de trois on est une bande de cons. Là les limites étaient allégrement franchies. Circonstances aggravantes il y avait de l’alcool, ce qui en règle générale ne rend pas les gens plus intelligents.
Donc, je ne voulais pas y aller. En dehors du fait que je n’aime pas les rassemblements de plus de trois personnes, j’ai horreur de ces événements où l’on est obligé d’être content. Pas pour soi, mais pour les mariés, pour qu’ils aient un bon souvenir du plus beau jour de leur vie, des visages souriants des gens qui s’amusent, des parents qui dansent, des amis qui boivent. Par esprit de contradiction dans ce genre de circonstance, je fais la gueule. Au moins, s’ils divorcent, ils pourront m’accuser d’avoir gâché leur mariage, ils auront un bouc émissaire pour leur défaite. Celui qui a plombé l’ambiance, a tout fait foirer dès le départ.
Si j’étais là, à écouter les platitudes d’un type que je ne connaissais pas, et que par chance je ne devrais pas recroiser de ma vie, à moins que le destin qui ne manque pas d’humour ne s’en mêle, c’était à cause de la pression familiale. Le marié était mon cousin, je ne pouvais pas me soustraire à cette obligation. J’avais pourtant essayé de négocier, rien à faire, sous peine d’être renié, déshérité, banni, voire écartelé en place publique, pas question de me faire excuser.
Écoutant d’une oreille distraite les banalités qui n’en finissaient pas de sortir de la bouche du plus mauvais orateur que la terre ait jamais porté, je me demandais ce qui était le pire, être obligé de porter costume et cravate, d’avoir à subir une messe, le repas affreux, mes compagnons de table, ou la mauvaise musique servie par un D.J. forcement sourd. Je n’allais pas tarder à avoir la réponse.
Quand enfin le grand orateur en eut fini de vanter les vertus du mariage, de l’amour et de toutes ces choses qui me font vomir, surtout quand elles sont servies avec aussi peu de talent, une main vint se poser sur mon épaule.
— Alors, et toi, quand est-ce que tu vas te marier ?
La main appartenait à une vieille tante que je n’avais pas vue depuis une éternité. Je ne peux pas dire que je la croyais morte puisque j’avais oublié jusqu’à son existence. Il lui revenait le trophée de la remarque que je redoutais depuis le début, tout en sachant que je ne pourrais pas y échapper. J’avais eu droit à toute la panoplie « Qu’est ce que tu as grandi », « Tu ressembles de plus en plus à ton père », « Tu te souviens de moi ? Pourtant, on s’est vu il y a 20 ans. », etc...
Un coup d’oeil à ma montre m’indiqua que j’avais réussi à tenir jusqu’à 22 h 37. Pas mal. Mais voilà, étais-ce à cause de la logorrhée qui s’était déversée dans mes oreilles, du mauvais vin, du saumon que je soupçonnais de ne pas être de la première fraîcheur, des tronches de cons que j’avais supportés à ma table, de la fatigue, la remarque dite sans provocation par cette vieille tante dont j’ignorais le nom provoqua en moi une montée de colère. C’était la goutte proverbiale. J'aurais pu faire le dos rond, sourire poliment à la vieille tante et reprendre ma discussion avec mon verre de vin, à défaut de pouvoir parler à mes compagnons de table.

Elle

J’étais bien. J’avais retiré mes chaussures qui désormais seules sur le plancher avaient cessé de me torturer les pieds. Sans être extraordinaire le repas avait été assez bon, le vin agréable. Certes je m’étais retrouvée à une table composée quasi exclusivement d’informaticiens et ne n'avais pas compris un traître mot de leur conversation. Tout au contraire, je comprenais très bien pourquoi ils étaient tous célibataires. Il doit être difficile de séduire quand vos discours sont composés de termes barbares comme browser, update, protocole java, firewall, processeur cadencé, et autre évolution majeure d’OS. Par chance, je n’étais pas la seule à me sentir perdue, et j’avais trouvé une alliée précieuse pour ma santé mentale en la personne de ma chère soeur Liz. Avec elle j’avais pu tenir des propos censés, mais pas trop complexes non plus, maquillage, chaussures et potins furent au menu. Mais les alliances les plus solides peuvent voler en éclats quand un beau mec vous propose d’aller faire un tour sur la piste de danse. Même si elle n’était pas le moins séduite par le charme ringard du jeune homme, Liz accepta son invitation. Je me retrouvais à nouveau seule, jouant distraitement avec un reste de pain, perdue dans mes pensées, hochant poliment la tête quand un des geeks m’adressait la parole.
La mariée virevoltait sur la piste au bras de son époux. Je pensais à nos étés dans la maison de nos grands parents, quand ado elle me racontait son mariage idéal. Elle avait l’air d’avoir réalisé son rêve, elle rayonnait. Si elle n’avait pas été ma cousine, si elle n’avait pas insisté pour que je sois là, je ne serais pas venue. Une vague de mélancolie monta en moi. J’étais à deux doigts de quitter la salle pour aller pleurer dans les jardins. Et peut-être, partir.
L’orchestre cessa de jouer, à la table des mariés quelqu’un se leva, fit tinter son verre et se lança dans un nouveau discours plat, creux, vide, et soporifique. Je ne pouvais plus partir. Je dus attendre la fin des platitudes. De nouveau je me laissais flotter dans des rêveries. Je revoyais les canaux vénitiens. J’y restais longtemps, au point de ne pas m’apercevoir que le génial orateur avait fini depuis longtemps quand du fond de la salle une voix se fit entendre avec fracas.
— Voyez-vous chère vieille tante dont j’ai oublié le nom, il y a peu de chance que vous assistiez à mes noces. D'abord parce qu’à vous voir ce soir je peux affirmer que vous n’en avez plus pour longtemps sur cette bonne vieille Terre. Impression renforcée par ce que m’a dit ma grand-mère il y a quelques heures. Propos que je n’ose répéter devant vous tant ils étaient chargés de violence. Ensuite, parce que même si je suis sadique je ne souhaite pas imposer au peu d’amis qu’il me reste le genre de torture mentale que je subis depuis des heures. Enfin, et c’est sans doute le plus important, je suis célibataire, et je compte bien le rester le plus longtemps possible. Ce n’est pas une situation que je recherchais, mais la vie en a choisi autrement, et pour tout vous dire je ne m’en porte pas plus mal. Sentiment renforcé après cette soirée passée au milieu de vos têtes compassée, présente et à venir comme dirait l’autre. Le mariage est la dernière chose à laquelle je pense. La première à cet instant précis est le suicide, collectif de préférence, si en plus il pouvait toucher l’ensemble de l’assistance au moment où je vous parle ça serait l’idéal.
Après une envolée lyrique qui avait réveillé tous ceux que le précédent orateur avait endormis, son auteur quitta la salle.

Chapitre 2

Lui

La vieille tante avait blêmi, et avait perdu de précieux mois d’espérance de vie. Je jetais un regard sur le reste de la salle. Des centaines de paires d’yeux me fixaient, à la fois étonnées par la violence de mes propos, et à deux doigts de fondre en larmes pour les plus sensibles.
J’avais dû forcer ma voix plus que je ne l’avais imaginé. Et forcer un peu mes propos aussi. Je ne pouvais rester dans la salle, ou je risquais de connaître une mort prématurée. Celle de la vieille tante qui suffoquait toujours, et aussi la mienne une fois que ma mère aurait réussi à traverser la piste de danse et se serait jeté sur moi armée de n’importe quel objet contondant. Je me repliais sur la terrasse, espérant que trouver un havre de paix loin de l’agitation que j’avais provoquée.
Je m’installais sur une chaise humide oubliée et me laissais engloutir par l’obscurité.. Je fus pris d’un éclat de rire en repensant à ma diatribe. Je ne pouvais même pas la mettre sur le compte de l’alcool, je n’avais presque rien bu. J’avais beau y repenser je ne comprenais pas pourquoi je m’en été pris avec autant de force à cette vieille femme dont le nom m’échappait toujours. Je savais que j’allais avoir droit à ce genre de question. Je m’y étais préparé. Pas assez de toute évidence. Et puis merde, de toute façon je ne voulais pas venir.
Il ne me restait plus qu’à rentrer, reprendre ma veste et m'éclipser. Le plus dur restait encore à venir. Je regrettais de ne pas avoir pris de cigare. Foutue résolution. Quelle idée j’avais eu d'arrêter. Tout ça pour faire plaisir à quelqu’un qui n’était pas là pour partager mon calvaire. Si j’avais eu un Havane cela m’aurait permis de rester un peu plus longtemps dehors. Je pensais que cela aurait fait une très belle scène dans un film. Américain de préférence. Une comédie forcément. Si j’avais été dans ce film, une très belle jeune femme serait venue me rejoindre sur cette terrasse, pour m’accompagner dans mon exil. Elle aurait été amusée, par mon discours enflammé, et peut-être un peu émue. Elle aurait vu, deviné, sous la colère la douleur, la fêlure, et sous le masque du misanthrope un coeur en or. Elle m’aurait tendu un briquet juste au moment ou j’aurais sorti ce foutu cigare. Nous aurions passé un moment ensemble, un moment privilégié à l’écart de la foule, de la musique disco, de l’inévitable chenille. Puis nous serions partis chacun de notre côté.
J’ai vu trop de films.


Elle

Il suffit d’un peu de musique pour faire oublier les drames. Le dJ s’est remis au boulot, la piste de danse s’est de nouveau remplie, et tout fut oublié. Ou du moins mis de côté pour un moment, le temps que la fête se poursuive.
— C’est dingue ce qui vient de se passer non ?
Liz revint s’asseoir à ma table, délaissant son soupirant, pauvre soupirant.
— C’est le cousin du marié, enfin d’après ce que j’ai compris. Il parait que c’est un con qui n’aime rien ni personne, qui fait la gueule en permanence.
— Qu’est ce que tu en sais, tu le connais ?
Liz se vexa. Il est vrai que j'avais été un peu agressive. Elle quitta la table pour rejoindre son bellâtre et le laisser soupirer encore longtemps, en vain. Le temps que je me défoule sur ma camarade, le mystérieux cousin en colère avait disparu.
Attitude tout à fait compréhensible dans sa situation. J’aurais fait la même chose. Pas le discours enflammé, je m’en sentais bien incapable, j’ai déjà du mal à prendre la parole en public, alors pour hurler comme ça, pour jeter toute ma bile sur une vieille tante, et par ricochet sur le reste de l'assistance. Mais si j'avais trouvé le courage de le faire, j’aurais moi aussi pris la porte de sortie sans demander mon reste.
Pourtant à voir comment la soirée avait repris son cours, il aurait pu rester parmi nous, se rasseoir, reprendre la conversation avec ses voisins, là où il l'avait laissée, reprendre un morceau de gâteau, boire une gorgée de vin, et fumer une cigarette avant d’inviter une jolie jeune femme sur la piste de danse pour lui prouver qu’il n’était pas qu’un agitateur, mais aussi un grand danseur. J’aurais pu aller le voir après sa démonstration de disco, je me serais présentée et lui aurait demandé pourquoi il avait fait ce qu’il avait fait. Comment avait-il trouvé le courage de sortir toutes ces choses, et s’il pouvait m’aider à en faire autant ?
J’avais beau fixer sa table, il n’y était plus, son verre était vide, il ne discutait pas avec ses voisins. Il n’était pas plus sur la piste de danse. Je me tournais vers Liz qui n’était pas rancunière, ou qui n'avait pas de mémoire, elle avait déjà quitté son Adrien, qui tirait une tête de trois pieds de long. Elle avait dû mettre un terme à sa pathétique séance de drague en lui révélant qu’elle préférait les filles. Je ne l’écoutais pas vraiment. Elle me disait sans doute à quel point les mecs étaient lourds quand ils se mettent à vouloir emballer, et encore plus lors des mariages, je hochais la tête et faisais des petits bruits pour montrer mon intérêt. Puis il est revenu.
Je l’ai vu rentrer dans la salle, sans chercher à se cacher, marchant droit devant lui. Il est allé jusqu’à sa chaise, a repris sa veste, quelques babioles qui traînaient à côté de son assiette, et afait demi-tour.
Je n’ai pas attendu que Liz finisse son éternel discours sur la nullité masculine. Sans rien dire, je me suis levée. Je n’ai pas pris la peine de me rechausser. J’ai couru au travers des couples qui dansaient enlacés, en bousculant au passage sans m’excuser. Je ne pouvais pas rater ma chance.
Il avait déjà rejoint sa voiture, fouillait dans ses poches à la recherche de ses clefs quand je sentis le froid carrelage de la terrasse sous mes pieds, réalisant que j'avais oublié mes escarpins sous la table, et qu’il allait falloir que j’affronte les graviers de l’allée pour le rattraper. Tant pis.
Je fis de grandes enjambées pour éviter au maximum de m’écorcher la plante des pieds. Je grimaçais à chaque pas. Me retenais de hurler, de pleurer. Il était assis derrière son volant alors que je n'avais pas fait la moitié du chemin. Ce qu’il me restait à parcourir me semblait plus long qu’un marathon.
À force de courage, je finis par atteindre sa voiture avant qu’il ne démarre. Il sursauta quand je frappais à la vitre.
— Vous partez, lui demandai-je ?

Chapitre 3

Lui

J’évitais de croiser le regard des invités en retournant chercher ma veste, mes clefs, mon téléphone. Je traversais la salle d’un pas sûr. À la table je ne dis rien, et personne ne chercha à me parler. J’enfilais ma veste, et comme j’étais venu, je repartis sans un mot, sans un regard.
J’aurais aimé une pleine lune, et un petit vent frais. J’aurais remonté le col de ma veste pour me protéger. J’aurais traversé l’allée de gravier sous la lueur blafarde de l’astre nocturne. Arrivé à ma voiture je me serais retourné vers la salle de réception. La belle jeune femme dont j’avais rêvé un peu plus tôt m’aurait fait un geste de la main. Fier je n’aurais rien fait, rien dit. Elle n’aurait eu droit qu’à mon profil baigné par cette lumière blanche. Elle aurait alors deviné un sourire. J’aurais ouvert la portière et j’aurais jeté un coup d’oeil dans le rétro pour la voir rentrer dans la salle. J’aurais mis le contact et serais parti, la laissant là.
Le ciel était couvert, l’allée était éclairée par des lampadaires, et il ne faisait même pas froid. J’ai traversé l’allée en shootant dans les graviers. Je ne me suis pas retourné avant de monter dans ma voiture. J’ai mis le contact sans regarder dans le rétro. J’allais partir quand elle frappa à la vitre.
— Vous partez, me demanda-t-elle après m’avoir fait sursauter ?
— Visiblement, répondis je les mains sur les clefs de contact.


Elle

— Visiblement, me répondit-il, avec un brin de moquerie dans la voix.
Il avait raison de se moquer. Je savais pertinemment qu’il partait. C’est pour ça que j’avais couru à m’en faire saigner les pieds. Pour lui parler avant qu’il ne disparaisse.
Maintenant que je me trouvais devant lui, je ne trouvais rien d’autre à lui dire, rien d’autre que cette question idiote.
Qu’est ce que je voulais lui dire ? Il était temps d’y penser maintenant que je me trouvais devant lui. Pourquoi lui avais-je couru après ? Qu’est ce qu’il s’était passé dans ma tête pour que je fasse cette chose qui me ressemblait si peu ? Pourtant, je ne pouvais plus le laisser partir.
— Vous allez où ? demandais-je
— Me coucher, répondit-il, lapidairement.
— Chez vous ? Je réalisais en la posant tout les sous-entendus qu’il pouvait y avoir dans cette question.
— Je me tâte encore. J’ai réservé une chambre pas loin, mais ça ne me dit plus trop d’y passer la nuit.
— Pourquoi ?
— Question d’hygiène. S’il devait y avoir un classement des chambres d’hôtel le s plus sales du monde, elle serait dans les cinq premières.
À ce moment-là, j’ai franchi la ligne qu’une fille bien ne doit jamais franchir. J’ai fait le tour de la voiture, ai ouvert la portière passager, me suis installée sur le siège, me suis tournée vers lui, il était tout étonné par mon geste, et le fut encore plus quand je lui demandais:
— Je peux la voir ?

Chapitre 4

Lui

— Je peux la voir ?
Que doit-on répondre quant au terme d’une soirée déplorable, que l’on aimerait pouvoir rayer de ses souvenirs, voire remonter le temps pour éviter d’y aller et faire toute autre chose, ne serait-ce que rester dans son canapé à regarder de la mauvaise télévision, alors que l’on est sur le point de rentrer chez soi pour ruminer en solitaire une colère qui ne veut pas mourir, que faire quand une belle jeune femme, qui quelques instants plus tôt n’était qu’un fantasme lié à une sur-consommation de films, s’invite dans votre véhicule et vous demande si elle peut voir à quoi ressemble la chambre d’hôtel minable dans laquelle vous aviez prévu de passer la nuit si vous étiez allé jusqu’au bout de votre plan, à savoir boire un maximum en un minimum de temps ?
On commence par réfléchir un moment, le temps d’un battement de coeur et on dit oui avant qu’elle ne réalise ce qu’elle vient de faire.
Bien sûr il y a de grandes chances qu’elle prenne ses jambes à son cou en voyant l’état de ladite chambre, la poussière, les toiles d’araignées, la moisissure, l’odeur fétide et tout ce qui fait le charme brut de décoffrage de cet hôtel, mais au moins j’aurais eu une charmante compagnie pendant le trajet.
— Vous êtes pieds nus.
— C’est un détail, et puis c’est de votre faute. J’ai beaucoup aimé votre discours, et je ne pouvais pas vous laisser partir sans vous le dire. Dans ma précipitation, je n’ai pas pris le temps de remettre mes chaussures. De toute façon, elles me faisaient mal. Je ne regrette pas de les avoirs abandonnées derrière moi.
— Vous avez aimé mon discours ? Vous devez être la seule personne de toute l'assistance.
— J’ai trouvé audacieux de se montrer aussi méchant en pareille circonstance.
— Quelles que soient les circonstances il est difficile d’aller contre sa nature.
— Vous ne me ferez pas croire que vous êtes quelqu’un de méchant.
— Ne me forcez pas à vous en convaincre.
— Que feriez-vous ?
— Je vous abandonnerais sur le bord de la route, en pleine nuit, pieds nus.
— Vous voyez, vous en plaisantez. Un vrai méchant n’en rigolerait pas comme vous le faites.
— Je le fais peut-être exprès pour vous tromper, vous mettre en confiance avant de vous démembrer et d’enterrer les morceaux dans la forêt. Je pense déjà aux enquêteurs qui s’interrogeront sur le fait que vous n’ayez pas de chaussures.
— Vous n’arriverez pas à me convaincre que vous n’êtes tout au plus qu’un homme un peu en colère. Vous êtes loin d’être un assassin.
— Vous êtes profileuse ?
— Non, médecin. Je m’appelle Claire.
— Marc, homme en colère, pas serial killer, juste employé de bureau.
Étrange conversation que la nôtre sur cette route de campagne déserte où les phares de ma voiture perturbaient la nuit, dérangeaient les sous-bois.
L’auberge miteuse était en vue. Je me garais dans la cour. Descendis, Claire en fit de même. Je faisais tourner les clefs de ma chambre dans ma main alors que nous montions les escaliers. Déjà ma compagne pouvait se rendre compte de l’état de délabrement de l’endroit. Je lui épargnais la visite des sanitaires sur le palier, occupés en permanence par une colonie d’insectes divers, vivant en bonne harmonie dans ce recoin du monde où les produits d’entretien avaient été bannis depuis des décennies. La vision de ma chambre devait lui suffire à avoir des hauts le coeur et des cauchemars traumatisants pour des années.
— En effet, c’est folklorique, lâcha-t-elle sur le pas de la porte en découvrant l’étendue des dégâts.
— Je n’aurais pas dit ça comme ça.
— Avouez que ça mérite le détour. Ça fait des souvenirs
— Et des mycoses, des allergies, et toutes sortes d’autres joyeusetés.
— Vous êtes obligés de voir tout en noir.
— Non, en l'occurrence je vois plutôt ça en gris poussière, et brun rouille, et vert moisissure. Franchement, vous passeriez une nuit dans un endroit pareil?


Elle

Il ne m’avait pas menti, il avait trouvé le pire hôtel possible. Un taudis, un bouge. De l’extérieur, dans la nuit, il était dur d’imaginer l’état avancé de décrépitude de l’établissement. Une fois la porte d’entrée passé la seule envie que l’on a c’est de faire demi-tour. Ou d’y mettre le feu pour tuer la vermine. Il n’y a aucun espoir de rendre l’endroit vivable avec des moyens classiques.
Je le suivais dans l’escalier en n’osant pas poser la main sur la rampe que je devinais poisseuse. Quand il rentra dans la chambre, je restais sur le pas de la porte. Il alla s’asseoir sur le lit, ce qui fit apparaître un nuage de poussière.
J’avais beau plaisanter, je trouvais l’endroit dégoûtant. Et je n’y aurais pas passé une nuit, pour tout l’or du monde.
— Pourquoi pas, il faut savoir se monter aventureux, lui répondis je pourtant par jeu.
— Inconscient oui. Vous vous rendez compte que les draps n’ont pas du être changé depuis des années, et portent les traces de tous les fous qui y ont passé la nuit au cours de la décennie écoulée, voire plus. Il aurait fallu que mon taux d’alcool soit plus élevé pour que je dorme dans ce lit. Déjà m’y asseoir relève de l’exploit. Et je note que vous-même n’osez pas rentrer dans la chambre.
Il avait vu juste. Il ne me tardait qu’une chose, que l’on ressorte de cet endroit. J'avais l’impression que plus je passais de temps, plus la saleté s'imprégnait en moi, et qu’il me faudrait passer des heures sous la douche pour la faire partir.
— Qu’est ce que vous allez faire ?
— Rentrer chez moi. Et le plus tôt possible, j’en ai pour une bonne heure de route.
— Ça vous dérangerait de me reconduire chez moi ?
Il accepta, et sans attendre nous sommes redescendus jusqu’à sa voiture, et nous reprîmes la route.

Chapitre 5

Lui

Si je ne m’imaginais pas passer la nuit dans cette chambre miteuse, je ne m’imaginais pas non plus passer plus de temps avec Claire. Je me voyais la raccompagner à la soirée du mariage, lui dire au revoir, adieu, et reprendre la route. Le destin farceur  sait parfois se montrer sympathique. Elle en a choisi autrement.
Nous avons quitté la chambre, je n’ai pas pris la peine de la fermer, si un inconscient voulait en profiter... J’ai posé la clef sur le comptoir et j’ai rejoint Claire qui m’attendait à côté de ma voiture. Elle sautillait d’un pied sur l’autre pur se réchauffer. Elle m’amusait, pieds nus dans sa jolie robe.
— Vous fumez, lui demandais-je en sortant les clefs de ma poche ?
— Pas du tout, et vous ?
— Non plus. C’est dommage.
— Pourquoi ?
— Pour rien, juste une idée comme ça.
Je déverrouillais les portières. Elle s'engouffra aussitôt dans le véhicule. Elle se mit à se masser les pieds, les épousseter.
— Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que l’on aille chercher vos chaussures ?
— Non, tout va bien, dans quelques minutes nous serons chez moi.
Je démarrais, et nous retrouvâmes cette route déprimante, sombre, rectiligne, soporifique. J’allumais la radio machinalement. Un journaliste égrainait des résultats sportifs, avant de laisser la place à un chanteur à la mode, mais sans intérêt, que tout le monde aura oublié d’ici quelques mois.
— Vous n’avez pas autre chose à nous mettre dans les oreilles, me demanda-t-elle ?
Je l’invitais à fouiller dans la boite à gant pour y trouver un CD qui lui conviendrait mieux. Elle tomba sur un Sinatra que j’avais oublié. Elle le glissa dans le lecteur et la voix de velours du crooner emplit l’habitacle. Nous restâmes silencieux pour en profiter. Elle rompit cette communion païenne par une phrase qui me prit par surprise.


Elle

— Mon père était médecin.
Nous venions de quitter le taudis qui portait le nom d’hôtel où Marc avait prévu de passer la nuit au péril de sa vie, du moins de sa santé.
J’avais demandé s’il avait de la musique pour ne pas être obligé de subir les idioties radiophoniques qui me polluaient les conduits auditifs. Dans sa boite à gant, je trouvais un CD de Sinatra.
C’était peut-être à cause de Ol’ Blue Eyes que j'avais lâché cette phrase. Comme ça, sans préambule, sans explication. Elle était sortie tout simplement. Naturelle. Évidente.
Fly Me To The Moon sortait des hauts parleurs, la route défilait sous la lueur des phares. Entre deux arbres la Lune perçait les nuages, et venait frapper de sa lueur particulière le profil de mon chauffeur, éveillant en moi les souvenirs de mon père.
À plusieurs reprises j'étais partie avec lui sur les routes de campagne en pleine nuit, quand il était de garde et qu’il était appelé d’urgence au fin fond de nulle part. Il détestait conduire de nuit, alors quand je fus en âge de conduire je lui servais de chauffeur les nuits où je n’arrivais pas à dormir. Il grattait à ma porte quand il voyait de la lumière. Le plus souvent il me trouvait assise dans mon lit, un livre à la main.
— Tu veux faire un tour, me demandait-il ?
Je sautais hors du lit, enfilais un pantalon, un tee-shirt, un pull et je l’accompagnais.
Il mettait une K7 de Brassens et me racontait ses études de médecine alors que nous roulions dans la nuit noire, ne croisant que quelques sangliers égarés sur les routes désertes.

— Mon père était médecin, ai-je donc dit dans cette voiture qui filait au milieu de la nuit avec ce quasi inconnu au volant.
Qu’est-ce que je cherchais à dire ?
Qu’est ce que je voulais raconter ?
Où étais-je allée chercher cette phrase ?
Pas seulement dans les souvenirs de mes escapades nocturnes avec mon médecin de père. Celles où je conduisais, comme celles où je n’étais qu’une simple passagère, toute heureuse de le suivre dans l’intimité de la nuit.
Si mon père était remonté à la surface de ma mémoire aussi facilement, au point de ma sentir obligée de l’évoquer à haute voix, c’était aussi parce que celui qui conduisait, et que j’avais suivi sans me poser de question, me l’avait rappelé dans sa colère.
Combien de fois mon père était-il rentré après une journée de travail en jetant sa sacoche sur son vieux fauteuil en pestant contre ses malades et l’humanité en général.
Chez lui la colère était un état naturel. Il lui fallait  raler, pester, maugréer contre quelqu’un ou quelque chose.
« Je suis misanthrope. Et masochiste. Je déteste les hommes et j’ai choisi de les aider en étant médecin. C’est normal que je sois de mauvaise humeur, disait-il à ma mère quand elle lui reprochait ses excès d’humeur. »
Lui aussi se permettait d’être désagréable dans les grandes occasions, de faire des sorties mémorables lors des réunions de famille. Malgré tout cela, tout le monde l’aimait, et continuait à l’inviter.

— Mon père était médecin, ai-je dit.
Je n’attendais pas de réponse. Je n’attendais pas à ce que cela lance la conversation. Ce n’était pas une manoeuvre pour ne pas laisser le silence s’installer. Un silence fait de Sinatra et Count Basie n’a rien de gênant.
— Mon père faisait des saucisses.

Chapitre 6

Lui

Je ne pense pas qu’elle a cherché à m'impressionner en me parlant de son père médecin. Je ne l’ai pas pris comme ça. Pourtant, je n’ai pas pu m'empêcher de lui répondre que mon père à moi faisait des saucisses. J’aurais pu dire qu’il était boucher-charcutier, mais ce qui m’est venu à l’esprit ce sont les saucisses.
— Des saucisses, demanda-t-elle intriguée ?
— Oui des saucisses. Et pas seulement. Du boudin, du pâté, du fromage de tête, toutes sortes de charcuteries. Il était boucher-charcutier. Toute ma jeunesse, je l’ai passée entre les carcasses de boeufs, les têtes de cochons, la cervelle d’agneau et les saucisses.
« Il y a quelque chose de magique dans la saucisse. Ne riez pas. Je ne sais pas où j’ai entendu ça, mais il parait que le grand public doit ignorer comment on fait les lois et les saucisses. Je ne sais pas comment on fait les lois, mais j’ai vu se fabriquer des kilomètres des saucisses. C’est une vraie discipline artistique. Il faut savoir choisir et préparer le boyau, le laver, le glisser sur l’embout de la machine à saucisses avec délicatesse pour ne pas l’endommager. Puis il faut remplir ce boyau avec la chair à saucisse, trouver le bon rythme de manivelle pour qu’elle n’arrive pas trop vite et fasse éclater la saucisse, et pas trop lentement pour ne pas créer des bulles d’air. Mon père faisait ça avec classe. Je pouvais le regarder des heures tourner sa manivelle d’une main et de l’autre façonner la saucisse. Il y a tout un art du façonnage de la saucisse, faire tourner les boyaux remplis de chair pour former des chapelets. C’est aussi beau que de faire des animaux avec des ballons de baudruche. Vous ne pouvez pas vous imaginer comme c’est beau un chapelet de saucisses pendu à un esse de boucher à la devanture d’une boucherie.

Je n’avais pas repensé à ses souvenirs d’enfance depuis longtemps. Pourtant en un instant les odeurs, les images de cette époque révolue sont remontées à mon esprit. J’étais à nouveau dans la cour de la boucherie, assis sur le haut tabouret en bois, regardant mon père travailler.



Elle

Les premières lueurs de la ville apparaissaient au bout de la route. Marc s'était tu après avoir raconté sa belle histoire de saucisses. Oui, il était possible qu’une histoire de saucisses soit belle, quand elle porte en elle le regard émerveillé d’un fils, quand elle est l’expression pure d’un souvenir d’enfance.
J’avais toute une série de questions à lui poser. Elles se bousculaient dans ma tête. Pourtant, je n’osais pas interrompre son silence.
— Donc votre père était médecin.
Il m’avait surpris avec sa question. J’avais presque oublié ce que je lui avais dit quelques minutes plus tôt.
— Oui, un médecin de famille.
— C’est pour ça que vous êtes devenue médecin à votre tour.
— Sans doute.
— C’est beau. Moi je n’aurais jamais pu suivre les pas de mon père.
— Pourquoi ?
— Déjà parce que je n’aurais jamais su faire d’aussi belles saucisses que lui. Et puis parce que je trouvais qu’il faisait un métier à la con.
— Vous êtes dur avec lui.
— Je ne dis pas qu’il était con, ou que ce qu’il faisait était con. Je dis que le métier était un métier à la con. Vous ne trouvez pas triste que les seuls souvenirs d’enfant que j’ai de mon père soient ceux où je le regardais travailler. Je ne me souviens pas de vacances au bord de la mer, de journées à jouer au foot, bon bien sûr j’ai horreur du foot et de toute forme de sport, mais vous voyez ce que je veux dire. Ce boulot lui a bouffé sa vie de famille. Il se levait bien avant moi, quand il rentrait le soir, il était trop fatigué pour passer du temps avec moi, ne serait-ce que pour m’engueuler parce que je n’avais pas fini mes devoirs.
— Vous en avez tout de même parlé avec émotion. C’était très beau ce que vous avez dit.
— Merci.
— Je le pense vraiment.
Je ne pouvais pas lui dire que j’étais jalouse de la façon toute simple, et touchante qu’il avait de parler de son père. J’étais incapable d’en faire autant. En tout cas à ce moment-là.
Nous rentrions dans la ville. Je guidais Marc au travers des rues jusqu’au bas de mon immeuble. Je sortais de la voiture. Il descendit à son tour.

Chapitre 7

Lui

Le trottoir aurait pu être humide, la lumière des réverbères aurait pu s’y refléter. Elle aurait pu ressembler à Lauren Bacall. Moi j’aurais pu ressembler à Humprhey Bogart. J’aurais dû ressembler à Bogart. Nous aurions pu être dans un film en noir et blanc des années 50, et en toute logique nous aurions pu échanger un long baiser langoureux au bas de cet immeuble.
J’ai vu trop de films américains. Pourquoi faut-il que j’aie toujours ce genre de fantasme en tête ? Je suis à ce point intoxiqué par l’industrie du rêve américain qu’il m’arrive de penser en noir et blanc, et avec des sous-titres.
Claire fit le tour de ma voiture. Elle se tenait sur la pointe des pieds. Ce n’est pas Lauren Bacall qui fut la Comtesse aux pieds nus, mais Ava Gardner. En plus, le film est en couleur. Mon fantasme ne cadrait plus avec la réalité. Il ne me restait plus que Bogart.
— Qu'est-ce qui vous fait sourire, me demanda-t-elle ?
— Rien, des pensées idiotes.
— Vous voulez m’en parler autour d’un dernier verre ? Peut-être qu’elles ne sont pas aussi idiotes que ça.
Avais-je envie de boire un dernier verre ? Je n'avais pas bu tant que ça, je pouvais me le permettre. Et quand bien même, ce n’est pas le genre de proposition que l’on refuse. J’ai toujours été très curieux, c’est un vilain défaut, mais je suis un mauvais garçon qui fait mourir les vieilles tantes en les insultant devant une centaine de personnes, et quand il est question de découvrir l'intérieur des appartements des inconnues, je ne sais pas dire non.
Claire tapota le code d’entrée, et poussa la lourde porte d’un coup d’épaule. Je la suivis dans les escaliers, manquant aux règles élémentaires de la galanterie.



Elle

Il se mit à sourire. Il avait un sourire charmant. Alors, je l’ai invité à monter. Je ne voulais pas le laisser partir. Je savais que s’il remontait dans sa voiture, je ne le révérais sans doute jamais. Il redeviendrait un inconnu. Je ne saurais jamais pourquoi il était sorti de ses gonds, pourquoi il souriait sur ce trottoir, devant chez moi, les mains dans les poches, alors qu’il ne me tardait qu’une chose, me passer les pieds sous l’eau chaude et enfiler des pantoufles.
Marc me suivit jusqu’à chez moi. Je l’installais au salon pendant que j’allais me soigner mes pieds, en espérant qu’ils me pardonneraient du traitement que je leur avais fait subir toute la journée.
Quand je revins dans le salon, je trouvais Marc devant la vieille photo de mes grands parents que m’avait donnée mon père pour mes 20 ans, en me disant qu’il me souhaitait de vivre une aussi belle vie qu’eux.
— Ce sont mes grands parents, dis-je.
Marc se retourna, surpris par mon intervention.
— Ce sont mes grands parents du côté de mon père, poursuivis-je. J’étais toute jeune quand ils sont morts. Je n’en ai que peu de souvenirs. Juste des impressions et une histoire qui tient plus de la légende familiale.
— Je peux l’entendre ?
Même s’il ne me l’avait pas demandé, je l’aurais fait. J’aimais beaucoup cette histoire, et je n’avais que peu d’occasions de la raconter.
— Mon grand-père a toujours vécu en Provence. Comme ses parents, et les parents de ses parents avant. Il a grandi dans une ferme, entre les poules et les cochons. Un petit coin de paradis sur terre, qui a disparu aujourd’hui, mais qui a réussi à le rester pendant la guerre. Ou quelque chose d’approchant, un espace un peu protégé, loin de la folie du monde à cette époque. Un havre où mes arrières grands parents ont accueilli une famille de réfugiés.
« C’étaient des amis d’amis, de vagues connaissances, un couple et trois enfants qui pendant quelques années ont fait partie de la famille, partageant la table, et le travail de la ferme pour les parents, et les bancs de l’école pour les enfants.
« Les premiers temps furent un peu difficiles, l’adaptation à cette nouvelle vie demandait des efforts. Avec les “invités” qui venaient avec trois enfants, deux garçons et une fille, il y avait désormais 11 personnes dans la ferme, mon grand père ayant quant à lui deux soeurs. Trois garçons dans la même chambre, cela peut se révéler très chaotique. Ce qui n’est rien à côté des trois filles cohabitant. Mais tout se régula petit à petit. La nouvelle grande famille trouva ses marques, son rythme. En quelque sorte, ils expérimentaient le concept de famille recomposée. Jusqu’à la fin de la guerre, la ferme vibra au son des rires des enfants.
« Même dans les heures les plus sombres de l’histoire, on peut trouver des souvenirs lumineux, des souvenirs que l'on chérit, que l’on garde comme un trésor. À la fin de la guerre, mon grand-père avait 13 ans. Françoise, la jeune fille des “invités”, en avait 12. Tout au long des 4 années qu’ils avaient passées l’un à côté de l’autre, ils avaient appris à s’apprécier. Alors, quelques jours avant que la grande famille ne se sépare, dans l’obscurité d’une grande, au milieu des foins tout juste rentrés, ils ont échangé leur premier baiser.
« Trois semaines plus tard, elle partait avec sa famille. Retour dans la capitale. Malgré les liens tissés pendant la guerre, ils devaient se séparer. Ils ne se revirent plus. Bien sûr les parents s’écrivaient régulièrement, mais les distances à l’époque paraissaient infranchissables.

Chapitre 8

Lui

Claire s’excusa. Elle devait m’abandonner, ses pieds réclamaient un petit peu d’attention. Elle m’invita à m’installer dans un des fauteuils. Je la laissais s'éclipser et profitais de son absence pour inspecter son intérieur.
Avant de me monter indiscret, je me suis arrêté pour regarder par la fenêtre, la rue en contrebas, la petite place avec ses bancs publics, ses deux pauvres arbres, le clocher de l’église au loin. Le quartier avait l’air d’être agréable à vivre.
Mon regard fut attiré par une photo accrochée à côté de la fenêtre. C’était une belle photo d’antan, noir et blanc fané, bord cranté, dans un joli cadre tout simple.
Le cliché n’était pas posé comme souvent les photos anciennes. Sur un drap posé sur l’herbe, entouré de verres, d’assiettes, de saladiers, un couple souriait à l’objectif. Ils devaient avoir une vingtaine d’années. Lui arborait une belle moustache noire, bien fournie. Il était en bras de chemise, il entourait de son bras musclé les épaules de la jeune femme. Elle avait rassemblé ses longs cheveux en une tresse qui retombaient sur son épaule. Elle portait une robe à fleurs toute simple. On devinait dans ce portrait le printemps naissant, et l’affection que ces deux jeunes personnes se portaient l’une à l’autre.
— Ce sont mes grands parents.
La voix de Claire me surprit. Je me tournais vers elle. Elle avait quitté sa robe de soirée pour enfiler un pull léger et un jean, et surtout des pantoufles. Elle souriait, et quelque chose se mit à briller dans ses yeux.
— Ce sont mes grands parents du côté de mon père. J’étais toute jeune quand ils sont morts. Je n’en ai que peu de souvenirs. Juste des impressions, et une histoire qui tient de la légende familiale.
Claire déroula l’histoire de ses grands-parents paternels, comme une leçon bien apprise. Non, plutôt comme un récit maintes fois entendu, jusqu'à ce qu’il s’inscrive de manière indélébile dans sa mémoire, qu’il fasse partie d’elle-même jusqu’au plus profond de chaque fibre de son corps.
Cette histoire, cette légende comme elle l’avait dit, résonnait en elle d’une étrange façon. Elle vibrait en me la racontant. Je la regardais s’agiter sur le canapé, faire des moulinets avec les bras, sans cesse replacer ses cheveux derrière son oreille d’un geste délicieux.
— Dieu réunit ceux qui s’aiment. En tout cas, c’est ce que dit la chanson. Et puis vous ne pensez pas que l’histoire finit dans cette grange. Ils se sont revus. Des années plus tard. Mon grand-père était monté à Paris pour je ne sais quelle raison. Il trainait dans un café avec des amis quand il l’a vue passer dans la rue. Il ne l’a pas reconnue immédiatement. C’est son frère qui l’a fait sortir du café. Il l’a interpellé sur le trottoir. Ils se sont retournés, et là il s’est souvenu d’elle, de ces années de guerre, de la grange.
« Ils ont passé la soirée ensemble, tous les trois, se racontant leur vie depuis qu’ils s’étaient quittés. Ils ont ri. Ils ont pleuré aussi. Ils n’ont pas dormi de la nuit, attendant dans la gare le train qui ramènerait mon grand-père vers sa ferme. Sur le quai Françoise et lui ont échangé un deuxième baiser. Moins innocent que le premier.
« Ai-je besoin de vous raconter la suite? Ils se sont revus. Ils se sont écrit. Ils se sont mariés. Ils ont eu des enfants, des petits enfants.
Elle était belle son histoire. Elle aurait pu en faire un superbe scénario, sans changer grand-chose. J'imaginais Lubitch prenant en main cette comédie romantique.
— C’est une photo que j’aime beaucoup. La seule chose que je garde d’eux.
Je comprenais pourquoi. Si j’avais eu une belle histoire comme ça dans ma famille, j’aurais moi aussi accroché une vieille photo sur l’un des murs de mon appartement. J’avais beau chercher, je ne trouvais pas d’exemples identiques dans ma famille. J'avais quelques belles histoires, mais pas d'histoires romantiques



Elle

— Quel est votre poison?
Marc semblait se perdre dans ses pensées. C’était de ma faute, je n’aurais pas dû lui raconter cette histoire. Pas si tôt. C’était une histoire de fin de soirée. D'un autre côté, la soirée était déjà bien avancée. Il n’allait pas tarder à être demain. Il fallait que je le ramène sur terre. Puisqu’il était monté pour boire un dernier verre...
Il me regarda longuement avant de répondre.
— La même chose que vous.
— Alors, ce sera un whisky.
J’attrapai un verre, y fis tomber deux glaçons qui tintèrent, débouchais une bouteille de Johnny Walker et en versais une bonne rasade. Je renouvelais l’opération pour moi et vins le rejoindre. Je lui tendis son verre. Il le fit tourner en plongeant son regard dans le liquide ambré. J’en bus une gorgée avant de m’asseoir dans le canapé.
— Pourquoi vous avez souri tout à l’heure, lui demandais-je?
— Sans raison.
— Il y a toujours une raison pour ce genre de chose. C’est à cause de mes pieds nus.
— En partie.
— Quelle partie?
— Celle où je pense à Ava Gardner.
— La Comtesse aux pieds nus. C’est plutôt flatteur si je vous fais penser à elle.
— Je ne voudrais pas être désagréable, mais je pense presque tout le temps aux films des années 50, pas seulement quand je suis avec une femme qui se balade sans chaussure. Tout à l’heure quand je vous ai demandé si vous fumiez, c’est parce qu’un peu avant, sur la terrasse du restaurant, après mon coup d’éclat, j'avais imaginé qu’une belle jeune femme serait venue me rejoindre, et m’aurait demandé du feu. Comme dans un film américain.
— Et sur le trottoir vous avez pensé à Ava Gardner?
— Entre autres choses.
— Et quelles sont les autres choses?
— Bogart, l’ambiance des films noirs, Lauren Bacall...
— Étrange façon de penser.
— Ça permet d’embellir la vie. De se faire de belles histoires dans les situations désagréables.
— Comme quoi?
Marc arrêta de faire tourner son verre. Il but une gorgée de whisky. Fit une grimace. Parut réfléchir.
— Vous vous souvenez de votre premier rendez-vous amoureux?
Il ne me laissa pas le temps de lui répondre. Je ne pense pas qu’il attendait une réponse.
— Je m’en souviens très bien, mais si je vous le racontais ce soir, je suis sûr que ce ne serait pas la version la plus honnête de l'événement. Je ne chercherais pas à vous mentir, mais les images qui me viendraient à l’esprit auraient des teintes noir et blanc. Il y aurait quelques emprunts à des auteurs du Hollywood de la grande époque.
— Quand la légende est plus belle que la vérité... Racontez-moi la légende.

Chapitre 9

Lui

Claire s’enfonça dans le canapé. Leva son verre devant ses yeux. Me sourit au travers.
— Racontez-moi la légende.
Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi même. Si je ne voulais pas me replonger dans ces souvenirs, il ne fallait pas que je lui tende cette perche. Elle l’avait attrapée avec classe. Comment résister à cette invitation?
— Je levais les yeux pour découvrir Audrey Hepburn. J’exagère un peu, même beaucoup en réfléchissant. Sophie était brune et un visage fin, et c’est tout ce qu’elle avait en commun avec l’actrice qui avait hanté mes rêves des années durant. Ces yeux étaient plus pétillants, son sourire plus éclatant, elle était plus grande, avait plus de formes, et une voix un brin rocailleuse. Je n’aurais pas dû être surpris, je la connaissais bien. Nous avions passé des heures assis sur les mêmes bancs de la fac. Pourtant ce soir-là, nous étions loin des bancs de la fac, et elle m’a surpris. Il fallait peu de chose pour que je le sois. Une petite robe noire, cette indispensable petite robe noire, un rien qui change tout, et qui m’a fait la voir sous un tout autre jour.
« Sophie refusa de prendre un taxi, elle préférait marcher et profiter du trajet pour admirer la ville. Celle-ci s’endormait juste, les lampadaires éclairaient notre route. Nous ne parlions pas. Il nous fallut une bonne demi-heure pour arriver au restaurant, juste le temps pour que l’on soit frigorifié. J’appréciais à sa juste valeur la douce chaleur qui m’enveloppa quand nous avons poussé la porte du restaurant.
« Sophie ôta son long manteau, je lui en voulus aussitôt d’offrir aux yeux de tous ce que je croyais m’être réservé.
« Le maître d’hôtel nous conduisit à notre table. J’ouvrais le menu, et parcourais la liste des plats qui me promettaient tous une farandole de plaisirs sur mes papilles.
Du fond de la salle montait la musique d’un groupe de jazz. Elle couvrait juste les conversations des tables voisines. Tout se prêtait aux dîners intimes, les lourdes tentures, les bougies qui éclairaient les tables, et pardessus leur lueur je décorais du regard Sophie, qui m’apparaissait de plus en plus belle.
« Pendant qu’elle dévorait son foie gras, et que je picorais mes huîtres chaudes au champagne, nous échangions des propos sans importance. Mais avec élégance, humour, subtilité.
« Mon carré de biche aux morilles arriva, suivi de près par son filet de veau aux truffes. Je me régalais de mon gibier, de sa sauce et des champignons qui l’accompagnaient. Sophie me demanda si elle pouvait piocher dans mon assiette, et avant que j’aie pu répondre piqua un bout de biche de sa fourchette. En échange j’eus droit à une bouchée de veau, tout aussi savoureux que ce qui se trouvait dans mon assiette.
« Elle me raconta son année à New York. Je buvais ses paroles. Elle savait raconter une histoire. En attendant nos fondants aux chocolats, elle me déroula le fil de son année d’exil. Son petit appartement, ses trajets en métro, les spectacles off-off-Brodway, son initiation au base-ball par son boyfriend du moment, son périple coast to coast dans une décapotable avec un autre boyfriend, ses après-midi à Central Park avec un roman français trouvé chez un obscur bouquiniste.
« Sophie commanda une bouteille de champagne, et deux cigares, pour profiter au maximum de cette soirée. En regardant s’élever les volutes de fumée de nos havanes, je lui racontais mes années d’interne, mes soupers froids sous le toit du dortoir, la nuit où nous avons porté la 4L du directeur sur le perron. Elle manqua de s’étouffer en riant.
« Sophie me plaisait de plus en plus. Nous trinquâmes une dernière fois et la bouteille terminée nous quittâmes le restaurant, non sans avoir remercié pour l’excellente soirée l’ensemble de l’équipe qui nous avait reçus. Le froid nous saisit dès que nous franchîmes la porte. J’ai eu beau insister, Sophie refusa une nouvelle fois de prendre un taxi. Marcher l’aiderait à se dégriser un peu avant de se retrouver chez elle. “Ça m’évitera de te demander de monter dans ma chambre pour prendre un dernier verre, et de faire des bêtises. Je préfère avoir les idées claires au moment de te quitter.”
« Je l’ai donc quittée après avoir passé une nouvelle demi-heure dans le froid, dans le hall de son immeuble, où elle m’avait laissé rentrer pour que je me réchauffe un peu, avec un simple et chaste baisé sur la joue. Elle est montée dans l’ascenseur, et m’a remercié pour l’excellente soirée.
« La porte de son ascenseur se refermait avant que j’aie pu lui répondre que moi aussi j’avais beaucoup apprécié ma soirée.




Elle

Marc finit son verre. Le reposa sur la table basse. Se laissa tomber dans le fauteuil. M’envoya un sourire et me lança:
— C’est maintenant que vous me posez la question.
— Qu'est-ce qui est vrai dans tout ça?
À son regard je savais que c’était la bonne question, et qu’il n’y répondrait pas.
— D’après vous?
— Je ne sais pas. Sans doute tout, et rien. Des détails. Peut-être n’avez-vous pas mangé ce que vous m’avez dit. Peut-être êtes-vous monté ce soir-là prendre un dernier verre, et plus. Peut-être ne portait-elle pas cette indispensable robe noire. Il y avait-il seulement du groupe de jazz? Et avez-vous vraiment marché dans rues endormies? Est-ce que cela a vraiment de l’importance? Sans doute pas.
— Sans doute pas.
— Est-ce qu’au moins Sophie existe?
Marc se ferma, un voile passa devant ses yeux. J’avais touché une corde sensible. Il se leva. J’ai eu peur qu’il ne décide de partir. J’ai voulu dire quelque chose pour le retenir. Il est allé se placer devant la fenêtre. Il n’avait pas l’intention de s’en aller. Il avait besoin de faire le point dans sa tête. De réfléchir avant de me répondre.
Je me suis levée, j’ai attrapé la bouteille de Johnny, et j’ai rempli nos verres.
— Ça vous dérange si je mets de la musique, ai-je demandé?
Il secoua la tête pour me faire comprendre qu’il n’y voyait pas d’objection. Je me suis dirigée vers la chaîne, j’ai farfouillé dans mes CD. Il fallait que je choisisse avec soin ce que j’allais mettre. Je regrettais de ne pas avoir Sinatra en stock, cela aurait permis de retrouver l’ambiance du trajet, et cela l’aurait peut-être fait revenir sur Terre. Je trouvais le seul disque de jazz de ma discothèque, Chet Baker. Je l’introduisis et la voix si particulière du chanteur occupa le silence.
Marc se tourna vers moi. Même s’il m’accorda un sourire, il avait toujours le regard triste. Il est retourné s’asseoir. N’a pas touché à son verre. A attendu que je revienne m’installer en face de lui.
— Je regardais passer le bus dans la rue en bas. Ce doit être le dernier. Il n’y avait pas grand monde dedans. J’aime les transports en commun. Ça n’a l’air de rien un bus, et pourtant quand on y réfléchit un peu, c’est un concentré d’humanité. Vous me direz que je réfléchis trop, parfois un bus est juste un bus. Mais j’aime prendre le bus, et regarder les autres passagers.
— Et?
— Et j’imagine ce qu’ils font dans la vie, ce qu’ils pensent, pourquoi ils ont l’air tristes, pourquoi ils sourient. J’aime les petites vieilles, elles m’offrent tant à imaginer. Elles ont toutes une vie derrière elles, des enfants, des petits enfants, des chats, un mari. Elles sont veuves, et passent leurs après midi au cinéma avec un voisine, une amie, ou elles restent seules à regarder les feuilletons à la télévision en attendant les chiffres et les lettres, de temps en temps elles sortent, mais le monde a tellement changé qu’elles en ont peur, et il ne leur tarde qu’une seule chose: rentrer chez elle. Parfois je croise le regard d’une jolie jeune femme, et alors mon cerveau carbure au super, je m’imagine que je vais aller la voir et lui parler. Il y a tout un dialogue entre cette inconnue et moi qui se met en place. Je peux sourire bêtement pendant tout le reste du trajet.

Chapitre 10

Lui

— Et si vous m’aviez croisé dans un bus, vous auriez imaginé quel dialogue?
Je ne pouvais pas jouer la surprise. Il était évident qu’elle allait me poser cette question. Je l’attendais. L’espérais? D’une certaine façon oui. Pour autant je ne m’y étais pas préparé. Je n'avais pas de réponse toute prête.
— Vous auriez fait partie de celle…
— …que vous n’auriez pas remarqué! Pas assez belle, pas assez de charme, trop banale.
— Loin de là. Vous auriez fait partie de celle que j’aurais repérée dès leur montée. Celles qui m’impressionnent et à qui, même sous l’effet d’une substance stupéfiante, je n’aurais jamais osé parler.
— Ce n’est pas en me flattant que vous vous en sortirez. Et puis qu'est-ce que nous faisons depuis plusieurs heures à part parler?
— Mais c’est vous qui m’avez abordé. C’est vous qui avez engagé la conversation. La situation est différente. Le contexte aussi.
— Vous pensez que dans un bus je ne vous aurai pas adressé la parole?
— Vous parlez souvent aux inconnus dans les transports en commun? non. Moi non plus. Je ne fais qu’imaginer ce que je pourrais dire, en étant conscient que si j’osais aller plus loin, je n’obtiendrais au mieux que de l'indifférence, au pire un jet de spray au poivre dans les yeux.
— Je vous promets que je n’aurais jamais rien fait de tel.
— Mais vous auriez eu peur, m’auriez pris pour un fou. Et auriez quitté le bus au premier arrêt, même si vous aviez été encore loin de votre destination.
— Oui, mais sans venir me parler, qu’auriez-vous imaginé me dire si vous m’aviez vu dans un bus?
J’ai eu envie d’un cigare. Pour la deuxième fois de la soirée. Je n’en avais plus fumé depuis que Sophie m’avait convaincu d'arrêter. Je l’avais fais d'autant plus facilement que je n’avais jamais été un gros fumeur. Cependant, j’aimais bien en sortir un, lors d’occasion spéciale, dans certaines circonstances. Je prenais plaisir à prendre le temps de savourer un beau et bon havane. J'aurais pu en prendre un pour le mariage. Je n’en avais rien fait. Je n’en avais pas eu envie. Je le regrettais maintenant. Cela m’aurait donné une certaine contenance pendant que je faisais semblant de réfléchir à la question.
Je m’imaginais très bien ce que j’aurais eu envie de lui dire si j’avais croisé son regard dans un bus. Je savais très bien quelles phrases seraient venues à mon esprit en l’observant. L’air de rien, entre deux cahots, entre deux arrêts. J’étais incapable de lui dire maintenant. N’ayant pas de havane, j’ai pris une nouvelle gorgée de whisky.
J’aurais voulu lui dire qu’elle avait l’air triste. Et que je ne supportais pas de voir les demoiselles avoir l’air triste. J’aurais voulu lui dire qu’elle avait de beaux yeux, et qu’ils seraient bien plus beaux si elle voulait bien sourire plus souvent. J’aurais voulu lui dire une blague idiote pour chasser un instant ce nuage noir qui encombrait son regard. J’aurais voulu lui dire des bêtises, passer pour un fou sympathique pour qu’elle oublie des idées noires. J’aurais voulu lui dire que tout finit toujours par s’arranger, même si c’est bateau, même si c’est banal, même si c’est souvent faux. J’aurais voulu lui dire que je la trouvais belle, et j’aurais voulu que cela suffise à lui faire passer une bonne journée.
— Alors?
— Alors rien.
— Comment ça rien?  Vous n’auriez pas eu quoi que ce soit à me dire?
— Si, sans doute, mais là, je ne vois rien. Ce n’est plus la même chose. Vous n’êtes plus vraiment une inconnue. Je vous ai déjà dit beaucoup. Et quand bien même, pourquoi vous dirais-je ici ce que je n’aurais pas osé vous dire ailleurs.
— Vous êtes décevant.




Elle

J’aurais aimé que Marc me dise des choses gentilles, qu’il me fasse des compliments, qu’il partage avec moi ses pensées intimes.
J’attendais tout cela en le regardant réfléchir. Il semblait être embarrassé par ma question. Il cherchait quelque chose, pas forcément quelque chose à me dire.
— Vous êtes décevant! Vous voulez savoir ce que je vous aurais dit dans les mêmes circonstances?
Il n’avait pas besoin de me donner son accord. Je n’allais pas me dégonfler comme il l’avait fait. C’était un défi, un jeu.
— Si je vous avais croisé dans un bus, parfait inconnu, je vous aurais dit que vous ne devriez pas dévisager les jeunes femmes dans les transports en commun. Qu’un de ces jours vous allez vous recevoir une belle baffe par une de ces inconnues qui n’aura pas apprécié vos regards en coin!
J’aurais ajouté que contrairement à cette hypothétique furie, je ne trouvais pas déplaisant de me sentir observé comme ça, flatteur d’une certaine façon. Sans doute cela m’aurait fait passer pour une fille facile, mais tant pis, sur ce coup là j’assume.
Marc se mit à rire. Pour la première fois. Le son de son rire me plut. Je saurais le décrire, mais il avait un certain charme. Le fait que ce soit moi qui provoque son hilarité renforça mon plaisir.
— Vous m'auriez vraiment dit ça?
— Pourquoi pas? J’aurais eu le plaisir de vous faire rire. C’est déjà pas mal.
— Il vous aurai fallut un sacré culot.
— Un culot que vous n’auriez pas eu?
— L’auriez-vous eu?
— Sans doute pas. Mais j’ai posé la question en premier.
— Je ne suis pas un type bourré de culot.
— Même pour hurler sur une vieille tante pendant un mariage?
— Ce n’est pas la même du culot, mais de l’inconscience, et une dose de colère. Il y a une grosse différence.
— Et pour partager tant de choses avec moi?
— Je n’ai l’impression d’avoir partagé tant de choses, mais je dirais que c’est une affaire de confiance.
— Vous me faites confiance? Pourquoi?
— Parce que vous me faites confiance. Parce que vous avez eu le culot de venir me voir après la colère, alors que tous les autres m’ont pris pour un fou. Vous n’avez pas eu peur de monter dans ma voiture, de visiter ma chambre d'hôtel minable, de m’inviter chez vous. J’aurais pu être un psychopathe, un assassin, un pervers polymorphe, un violeur, ou pire un électeur du FN, catholique intégriste, prosélyte intolérant, saisissant une occasion de convertir une brebis égarée à sa façon de penser le monde, et si jamais il n’y arrive pas il aura au moins essayé.
Cette fois-ci ce fut moi qui me mis à rire.

Chapitre 11

Lui

Claire poussa un petit rire. Un joli petit rire cristallin. Ce qui fit rentrer dans la danse un nouveau protagoniste. Sans prendre la peine de me regarder un chat traversa le salon, s'arrêta devant Claire, et reprit sa route.
— Je ne savais pas que quelqu’un d’autre écoutait ce que je disais depuis tout à l’heure, dis-je.
Claire se leva et m’invita à la suivre.
— C’est vrai que je manque à toutes les règles, je vais vous présenter. Il a dû aller dans mon bureau. S’il n’est pas caché dans la cuisine, il va se réfugier sous mon bureau.
Je lui emboîtais le pas. La pièce qui servait de bureau à Claire était assez petite, sur deux des murs s’élevaient de grandes bibliothèques chargées de livres et de bibelots. Le bureau en lui même se trouvait au fond de la pièce, sous une fenêtre tendue de rideau rouge.
À peine Claire eut-elle franchi le pas de la porte que le minuscule petit chat gris qui nous avait interrompus deux minutes plus tôt surgit de sous le bureau.
— Woodstock je te présente Marc. Marc je vous présente Woodstock.
— Woodstock? En hommage au festival de musique?
— Non en hommage aux Peanuts. Comme c’est un chat je ne pouvais pas l’appeler Snoopy, Charlie Brown c’était un peu trop long et prétentieux, alors, vu sa taille, j’ai chois Woodstock.
— Qui est Woodstock?
— Le petit oiseau jaune qui traine avec Snoopy.
Je trouvais ce nom amusant. Woodstock se laissait caresser de bonne grâce par sa maitresse. Je restais sur le pas de la porte, résistant à l’envie d’inspecter les rayonnages.
— Vous êtes plutôt chat ou plutôt chien, me demanda-t-elle en s’asseyant sur le fauteuil qui faisait face à son bureau et en laissant Woodstock reprendre le cours de sa vie?
— C’est vrai que cela fait partie des questions essentielles, Mac ou PC, Droite ou Gauche, Slip ou Caleçon, Chien ou Chat…
— Ne vous moquez pas. C’est une question comme une autre. Mais ça dit souvent beaucoup de choses.
— D’accord. Alors dans l’ordre Mac, Gauche, Slip, et je n’ai pas de préférence. Enfant il y avait des chiens à la maison. Pendant un temps j’ai eu un chat. Depuis quelque temps ni l’un, ni l’autre.
— Et pourquoi?
— C’est la vie.
— Le petit chat est mort?
— Non le petit chat n’est pas mort. Le petit chat, qui n’était plus vraiment petit est parti avec sa maîtresse, mon ex.
Woodstock vint se frotter à mes chevilles. Je me baissais pour le caresser. Il se mit à ronronner quand je lui grattais derrière la tête. C’est ce qui me manquait le plus, ces ronronnements, quand le soir, alors que nous regardions la télé, Félix, puisque sans originalité Sophie l’avait nommé ainsi, sautait sur mes genoux pour se faire dorloter. Sans y faire attention, je commençais à lui gratter derrière les oreilles. Il se mettait à ronronner. C’était apaisant. J’aurais pu lui raconter cette histoire. Je n’en ai rien fait. Je ne sais pas pourquoi c’est Tigana qui m’est venu à l’esprit.




Elle

Marc ne rentra pas dans mon bureau, il resta dans l’embrasure, dans la pénombre, seule une moitié gauche de son visage était éclairée.
Woodstock quitta mes genoux pour aller se frotter aux chevilles de Marc, qui se baissa pour le caresser. Il glissa le long du mur pour s’asseoir par terre, prenant Woodstock entre ses jambes. Celui-ci ne protesta pas. Il avait adopté mon invité.
— Non le petit chat n’est pas mort. Le petit chat, qui n’était plus vraiment petit est parti avec sa maîtresse, mon ex.
Il resta silencieux un long moment, perdu dans ses pensées, à la recherche de ses mots. Je commençais à deviner sa façon de procéder. Je pouvais imaginer les rouages de son esprit se mettre en mouvement. Chaque mot était pesé, mesuré, et retourné dans tous les sens avant de pouvoir sortir de sa bouche.
Je m’attendais à ce qu’il me parle de son ex, de leur histoire, de leur rupture. Je ne m’attendais pas du tout à ce qui est arrivé.
— Je crois que depuis Tigana, je ne suis plus trop chien.
Il avait un réel talent pour les phrases énigmatiques, les entrées en matière étranges, et qui savent capter l’audience.
— C’est sans doute une forme de racisme, mais à une époque nous avons eu à la maison un chien noir, et mon frère, qui devait avoir 7 ou 8 ans, l’a appelé Tigana. Étrange hommage au joueur de foot. Ce n’est pas un chien que l’on a acheté, ou que l’on nous a donné, c’est un chien qui nous a adoptés. Il est arrivé un jour, et il est resté. Vous me direz que c’est facile d’attirer les chiens quand on a un père qui fait des saucisses, c’est vrai. Mais Tigana n’est pas resté que pour les saucisses. Il est resté parce qu’il nous aimait bien, bien que ma mère ait tout fait pour le faire partir. Voyez-vous, ma mère, en dépit d’énormes qualités que je pourrais passer la nuit à vous énumérer, n’aime pas grand monde en dehors de sa famille, et les animaux sont tout en haut de la liste de ce qu’elle déteste. Elle n’en voulait pas de ce chien errant, bâtard, et en plus noir. Nous étions trois contre elle, elle n’eut pas gain de cause, et il était gentil Tigana. C’était peut-être un chien perdu, errant, bâtard, mais c’était le chien le plus affectueux que j’ai connu, et le plus sage aussi. On pouvait partir et le laisser seul dans la maison, il ne dévorait pas les pieds des chaises, ne pissait pas partout, n’essayait pas d’ouvrir les placards pour y trouver à manger. Il attendait que l’on revienne, nous faisait la fête et allait pisser dehors. De tous le temps qu’il est resté avec nous il n’a fait qu’une seule bêtise. Il a volé le doudou de mon frère. Nous étions dans le jardin et sans raison il a attrapé le lapin en peluche et s’est enfui.
Au loin une cloche sonna. Il était minuit. Au même moment, une sirène d’ambulance se fit entendre. Le gyrophare teinta de bleu le bureau pendant un instant.
Marc se leva et s’approcha de la fenêtre. Woodsock le suivit.

Chapitre 12

Lui

Je regardais une ambulance passer dans la rue. Sirène en marche, gyrophare en action. Claire était toujours assise devant son bureau. Woodstock à mes pieds. Minuit venait de sonner. Il y avait trois heures que nous étions ensemble. Trois heures que j’avais quitté ce mariage où je ne voulais pas aller. Pour la première fois, je me félicitais d’en avoir fait autrement. Pour la première fois aussi je sentis la fatigue.
— Vous avez du café, demandais-je ?
— Je peux en faire si vous voulez.
Je me détournais de la fenêtre. Claire s’était levée et s'apprêtait à quitter la pièce;
— Je ne voudrais pas vous déranger.
— Pas du tout, j’en prendrais bien une tasse moi aussi.
Je la suivis jusqu’à la cuisine. Elle m’indiqua une chaise. Je m’assis bien volontiers. Pendant qu’elle s’affairait, remplissant la cafetière d’eau et de café moulu, je pensais que je n’aimais pas vraiment le café. Ce n’était pas un dégout, comme je peux en avoir pour les épinards, la tête de veau ou les huîtres, mais je n'apprécie pas plus que cela. Il m’arrive d’en boire, à l’occasion, quand on m’en offre un à la fin d’un repas, ou comme breuvage convivial, quand il n’y a rien d’autre, mais je n’en ai pas chez moi, je n’en commande jamais au restaurant, et je m’en passe très bien quand il n’ y en a pas.
Pourquoi lui avais-je demandé si elle en avait ? Peut-être pour quitter son bureau et la voir s’affairer dans sa cuisine.
— N’allez pas vous faire des idées. Ne le prenez pas mal, mais en vous voyant ainsi, dans une cuisine, au milieu de la nuit, je pense à une phrase que j’ai lue je ne sais plus où: “les chemises des hommes sont faites pour être portées par les femmes au petit matin”. C’est une vision des plus agréables. Pour moi et pour celui qui a écrit ces mots au moins. Pas le summum de l’érotisme certes, mais tout de même, seulement vêtue de ce vêtement masculin, la femme devient pour moi plus séduisante que jamais.
— Si en plus elle vous prépare un petit déjeuner, vos devez être aux anges.
— Ne vous moquez pas Claire, je partage avec vous, en toute innocence une part de mon intimité.
— Je ne me moque pas, je me demande simplement quelles ont été vos motivations pour me demander de vous préparer du café. Qu’est ce que ça vous fait de me voir le faire?
— Je ne peux pas vous répondre, vous n’avez pas la tenue adéquate.
— Vous n’avez qu’à me donner votre chemise.
— C’est peut-être un peu trop tôt.
Le café commençait à couler. Pendant un instant nos rires couvrirent le bruit du moteur du réfrigérateur. Claire vint s’asseoir en face de moi. C’était un moment très agréable. Je ne m’étais plus essayé au badinage depuis longtemps. J’aurais bien continué, mais l’odeur du café vint perturber mon humeur enjouée.
— Mon arrière grand mère est morte en buvant du café. Je ne crois pas que le café soit la cause de son décès. Si ma mémoire est bonne, elle avait 88 ans à ce moment-là. Quoi qu’il en soit, elle buvait du café, et elle est morte. C’est la première fois que quelqu'un de ma famille mourrait. Non ce n’est pas ce que je voulais dire, enfin vous m’avez compris. J’avais 7 ans, ou 8, je ne sais plus très bien, c’est un souvenir flou.Et pourtant je me souviens très bien du détail concernant le café. Mon père a dit à ma mère qu’elle était morte en buvant son café. Sa voisine l’avait trouvée le nez dans son bol. Ça m’a marqué au point d’avoir eu pendant longtemps peur d’en boire. Je crois que c’est pour ça que je suis devenu buveur de thé. Comme quoi dans la vie tout tient à peu de chose. Longtemps l’odeur du café me faisait remonter à l’esprit les images, les souvenirs de la crémation de mon arrière-grand-mère. Il y avait une violence dans ces souvenirs. Je dois être fatigué pour que cela revienne aujourd’hui. Je n’y avais pas pensé depuis des années.
Je restais silencieux pendant que le café passait, le silence n’était perturbé que par le ronronnement du frigo, et le ploc ploc des gouttes tombant dans la cafetière.
Les visions du cercueil avançant vers les flammes, images qui avaient hanté mes rêves de petit garçon revinrent passer devant mes yeux.
Perdu dans mes pensées macabres je fus surpris de sentir la main de Claire se poser sur la mienne.



Elle

Je revins m’asseoir, déposant les deux tasses de café brûlant sur la table.
Marc se saisit de la sienne et se perdit un instant dans la noirceur du breuvage. Pour la première fois de la soirée, je vis passer dans ses yeux une sorte de mélancolie, de tristesse, autre chose que cette lueur amusée. Quand il avait parlé de son arrière-grand-mère, murmuré cette histoire il n’y avait pas cette distance ironique, cette façon de tourner les phrases pour y ajouter une touche d’humour, pour donner l’impression, même dans les souvenirs les plus intimes qu’il n’était qu’un narrateur.
Je n’aurais peut-être pas du poser ma main sur la sienne. Cela a stoppé net sa « confession ». Je l’ai dérangé. Je lui ai rappelé qu’il n’était pas seul. Pourtant, je ne regrette pas. Cela me semblait, me semble toujours normal. Sans doute cela ne l’était pas pour lui. Il y a des personnes qui ne sont pas tactiles.
J’avais perdu par cet élan de sympathie le droit d’entendre la suite de son histoire. Je ne savais pas comment le relancer. Je savais que je risquais de la voir se fermer, et qui sait s’en aller. Risque trop grand quand j’avais moi aussi tant de choses à lui dire.
Pour faire venir les confidences, il faut savoir utiliser des moyens détournés. Il fallait que je le lance sur un autre sujet.

Chapitre 13

Lui

Ce contact physique, cet effleurement, me tira de mes pensées morbides. Claire retira sa main en douceur, me sourit timidement et retourna s’occuper du café. Elle attendit qu’il finisse de passer, retira la verseuse, attrapa deux mugs, qu’elle remplit du liquide noir et brûlant. Et vint s’asseoir à la table.
J’étais encore troublé par son geste. J’étais étonné d’être troublé. Il ne représentait pas grand-chose ce geste. Juste un détail par rapport à tous le reste. Nous nos racontions nos vies depuis trois bonnes heures, nous flirtions, badinions gentiment, et là parce qu’elle m’avait touché la main je ne savais plus quoi dire. Un simple geste de compassion après avoir partagé le souvenir du traumatisme que m’avait causé la crémation de mon arrière-grand-mère, et me voilà sans voix.
Je me perdais dans la contemplation des volutes de vapeur s’élevant de ma tasse. Mes pensées n’étaient plus occupées par les réminiscences d’un traumatisme enfantin, les images de cendres répandues sur le sol, tout ce qui restait d’une bisaïeule s’éparpillant au milieu d’une forêt, virevoltant sous le vent, s’accrochant à la mousse et aux fougères.
Je m’interrogeais sur ma présence dans cette cuisine, à cette heure, avec cette jeune femme. Je repassais dans ma tête le film de cette soirée, l'enchaînement d'événements ayant conduit à cette improbable situation. Tout cela ressemblait trop à un film. À ces films qui hantent mes pensées en permanence. Je devais rêver tout cela. Pourtant, j’avais bien senti le contact de sa main sur la mienne. Et voilà que j’y revenais.
— Vous n’avez pas fini l’histoire de Tigana.
Claire me fit une nouvelle fois retomber sur Terre. Elle avait raison, j'avais laissé cette histoire en suspens, à cause d’une ambulance, d’un besoin étrange de boire du café, et ces souvenirs perturbants.
— Où en étais-je?
— La seule bêtise, avoir volé le doudou de votre frère.
— Oui… Il a surgi, et attrapé le lapin, et a sauté la barrière. Nous l’avons vu partir, la peluche dans la gueule. Mon petit frère s’est mis à hurler comme si on lui avait arraché un bras. Il aurait perdu sa mère, son père ou même son grand frère il n’aurait pas été plus bouleversé. Les habitants les plus vieux du quartier ont dû penser que l’on avait ressorti les sirènes qui prévenaient les attaques aériennes pendant la guerre. Nous n’avons pas eu d’autre choix que nous lancer à la recherche du lapin kidnappé. Frappant aux portes, interrogeant les voisins, appliquant à la lettre les méthodes du FBI, parce que ce sont les premières heures les plus importantes. Malheureusement, les heures passaient et nous n’avions pas la moindre piste. Aucune trace du disparu, et de son ravisseur. Et quand bien même Tigana serait-il revenu, nos techniques d’interrogatoire n’avait que peu de chances de marcher sur un chien.
« Le soir tombait et mon frère pleurait toujours. Ce drame me permit de découvrir que le corps humain contient des réserves d’eau que je ne soupçonnais pas. L'heure du coucher arrivait à grands pas et il fallait que l’on se rende à l’évidence, le lapin n’allait pas réapparaître. Pour la première fois depuis son baptême mon frère allait devoir dormir sans son doudou. Cette perspective ne le réjouissait pas, et s’il avait pu pleurer encore plus, il l’aurait fait. Nous étions partis pour l’entendre hurler une bonne partie de la nuit.
« Alors, pour nous éviter une nuit blanche, il a fallu sortir les grands moyens: l’ours paternel. C’est ma mère qui a eu l’idée. Et surtout c’est elle qui a réussi à convaincre mon père de prêter son ours pour remplacer le lapin perdu. Il a sorti sa vieille peluche de son sac en plastique où il dormait depuis des années, et avec une certaine réticence l’a tendu à son fils. Il ne lui donnait pas qu’une peluche, mais un vestige de son enfance, dans ses yeux se lisait la peur de ne pas le revoir entier au matin. Mon frère a dû sentir l’honneur qui lui était fait, et se calma. Nous avons pu dormir tranquilles. Mais le plus beau a eu lieu le lendemain matin.
« Quand mon père est sorti pour aller travailler, il a trouvé Tigana, sur le paillasson, avec le lapin, en une seule pièce. Pourquoi l’avait-il pris, qu’est-ce qu’il en avait fait pendant la nuit? Cela restera à jamais un mystère. Mon père a pu remettre son ours dans le placard. Mon frère a pu sécher ses larmes sur son lapin. Personne n’en a voulu à Tigana. Tout est bien qui finit bien.”
Je soufflais sur mon café avant d’en boire une gorgée. Ce n’était pas si mauvais que ça.



Elle

Ses yeux pétillaient, ses mains s’agitaient pendant qu’il me racontait cette histoire. Elle était amusante. Je savais qu’il devait l'embellir, en rajouter, prendre des libertés avec la réalité, comme il l’avait fait quand il m’avait décrit un peu plut tôt ce dîner avec son amoureuse. Quelle importance, il le faisait bien.
Je sirotais mon café tout en l’écoutant, manquant de m’étouffer deux ou trois fois à cause des rires qu’il provoquait. Il n’y avait plus la moindre trace de mélancolie dans ses yeux.
— Il est toujours vivant, demandais-je?
— Le lapin ou le chien? Le lapin a subi de nombreuses interventions de chirurgie plus ou moins esthétique, mais il est toujours en vie, et mon frère dort toujours avec. Tigana, il doit être mort aujourd’hui. Cette histoire remonte à plus de vingt ans. Un jour il est parti comme il était venu. Il a dû se trouver une autre famille. Ne bougez pas.
Il se leva, quitta la cuisine. En fille bien désobéissante, je l’ai suivi. Il attrapa sa veste qu’il avait laissée dans le salon. Il en tira son portefeuille. Il en sortit une photo qu’il me tendit.
Sur celle-ci on voyait un couple avec deux enfants et un chien tout noir. Tous, même le chien, prenaient bien la pose. Cliché figé, pas naturel pour un sou. Sourires forcés, même pour le chien. Pourtant, c’était une belle photo de famille. Le patriarche, belle moustache fournie, belle blouse blanche de boucher, avait le regard fier, fier de ses enfants, de sa famille. La mère, une main sur l’épaule de chacun de ses fils, les couve le regard empli d’amour. Les enfants malgré le sourire forcé plaqué sur leur visage ont dans les yeux une lueur qui ne ment pas, ils sont heureux. Le chien, à côté du plus jeune enfant se tient bien, et en bon professionnel regarde droit dans l’objectif.
— J’avais 9 ans, mon frère 7. C’était dans la cour derrière la boucherie. Je ne sais plus qui a pris la photo. C’est la seule de nous tous ensemble, avec en prime Tigana.
« Je n’ai pas de photos de vacances. Je ne suis jamais parti avec mes parents. Les seuls clichés de moi au bord de la mer, ou à la montagne, sont ceux où je suis avec mes grands parents, ou des oncles et des tantes. Et sur ceux-là je tire une tronche pas possible. Il faut dire que je n’étais pas un enfant facile, à la mer je n’aimais pas le sable, et à la montagne je n’aimais pas la neige.
« D’une certaine façon, cette photo est la seule preuve de l’existence de ma famille.»
J'avais entre les mains un vrai trésor. Petit bout de papier légèrement jauni, un peu écorné.
— Je ne voudrais pas vous faire pleurer avec mes histoires. J’ai eu une enfance normale, ni plus triste, ni plus heureuse que les autres. Mes parents ne me battaient pas, je n’ai jamais manqué de rien, je ne suis pas l’enfant du placard. Mais mes parents travaillaient beaucoup, pendant les vacances, les week-ends, en fait tout le temps. Cela m’a empêché d’avoir le genre de relation que mes camarades avaient avec leurs parents.
Il n’y avait ni rancoeur, ni colère, ni tristesse dans sa voix. Il faisait simplement le constat de ce que furent ses années d’enfance, et les rapports qu’il avait eus avec ses parents.
Je lui rendis sa photo. Il la rangea dans son portefeuille.

Chapitre 14

Lui

— Vous en avez d’autres, me demanda-t-elle une fois que j'eus rangé cette photo ?
Je remis mon portefeuille dans la poche de ma veste, reposais celle-ci sur le fauteuil. Claire s’appuya contre le mur à côté de la porte de la cuisine.
— Même si je n’en ai pas, vous m’offrez une autre tasse de café ?
Claire m’invita d’un geste de la main à la suivre dans la cuisine. Elle nous versa une nouvelle dose de caféine.
— Vous n’aimez pas les photos, me demanda-t-elle en s’installant de nouveau en face de moi à la table de la cuisine. Elle porta sa tasse à ses lèvres, mais se contenta de humer les vapeurs qui s’en élevaient.
— Je n’ai pas de culture de la photo, lui répondis-je après avoir avalé une longue gorgée de café. Je sentais le breuvage me réchauffer de l’intérieur. J’aimais cette sensation, plus que je n’aimais le goût. Mes parents ne prenaient pas de photos. Je me souviens d’un grand carton dans lequel s’entassaient en vrac des clichés de tous âges, noir et blanc, sépia, en couleur, délavés. J’y plongeais parfois, quand j’étais enfant, lors d’après-midi de vacances ou d’ennui. C’est dans cette boite que j’ai déniché cette photo de famille. Pourtant, malgré ce bric-à-brac photographique je ne me souviens pas de mes parents un appareil photographique à la main, immortalisant des moments de joie, des fêtes de famille, des morceaux de vie. Ceci explique cela, je ne prends pas non plus beaucoup de photo. Pour tout vous dire, c’est aussi parce que j’ai peur d’Alzheimer.
Claire manque de s'étouffer en avalant une gorgée de café de travers en m’entendant prononcer cette phrase étrange.
— Je ne vois pas le rapport, réussit-elle à dire en reprenant ses esprits.
— Ma plus grande angoisse c’est de perdre la mémoire. Je crois que je pourrais accepter stoïquement n’importe quelle maladie, mais j’ai peur d’oublier. Une de mes grandes fiertés, c’est la mémoire. C’est aussi ma malédiction. Je suis une éponge. Je capte tout ce qui passe à portée d’oeil ou d’oreille. Pas forcément des choses qui peuvent m’intéresser. Bon, je ne retiens pas tout, tout le temps, mais de manière générale j’ai une excellente mémoire. Comme pour beaucoup d’aptitude cela s’entretient, se consolide, s'entraîne. Une photo c’est une béquille. J’aime me souvenir des choses sans l’aide d’un cliché. J’aime que mes souvenirs soient vivants et pas figés sur papier mat ou brillant. Peut-être qu’avec l’âge je changerais d’avis. Peut-être que j’aurais besoin de ces béquilles. Comme fait ma mère en ce moment. Alors qu’il n’y avait pas de photos chez mes parents, voilà qu’elle s’est mise à ressortir de vieux clichés de ses parents, beaux parents, grand Parent. Elle les met sous cadre, les pose sur les meubles. Je trouve ça amusant, touchant aussi. Moi je n’ai qu’une seule sur mon bureau. C’est mon grand-père qui joue au golf sur la plage. J’aime beaucoup cette photo pour plusieurs raisons. D’abord parce que l’on ne voit pas très bien son visage. Juste son profil. Mais il n’est pas dans ce profil, il est dans d’autres détails, ses vêtements, son manteau kaki qu’il mettait pour aller en foret ou remonter ses filets. La coccinelle orange dont il se servait pour aller sur la plage. Et puis il est maladroit, on voit bien qu’il n’a jamais tenu un club de golf de sa vie. Je me demande encore où il a trouvé celui qu’il a entre les mains, mais ça l’amuse de faire ça. J’imagine qu’il a raté la balle, plusieurs fois, et que ça l’a fait rire à chaque fois. C’est un gamin qui joue. Enfin, il y a l’océan. C’était un chasseur, il aimait les bois, mais je l’ai toujours vu heureux quand il était au bord de la mer. Il pouvait rester, été comme hiver, des longs moments à regarder l’océan, à suivre le rythme des vagues, à s'imprégner des embruns. Je me souviens qu’il sentait la mer. Je me souviens que ma mère a demandé lors des obsèques que le cortège passe et s'arrête en front de mer en allant de l’église au cimetière. Il y a tout cela dans cette photo. Et pourtant il n’y a rien de tout ça.



Elle

Je soupçonnais Marc d’avoir attendu que je commence à boire mon café pour sortir sa phrase sur Alzheimer. Je ne pouvais que lui reconnaître un talent indéniable pour les raccourcis fulgurants et surprenants. Je manquais de m'étouffer en avalant. Cela alluma un petit sourire moqueur sur les lèvres de Marc.
J’aurais pu lui dire qu’il n’était pas le premier à jouer à ce petit jeu avec moi. Mes cousins, avec qui plus jeune je passais une partie des vacances d’été, s’amusaient eux aussi avec ce genre de bêtises. Ils n’étaient jamais aussi contents d’eux que quand ils arrivaient à faire jaillir de mon nez ce que je tentais d’avaler avant qu’ils ne me fassent rire.
Marc ne cherchait pas à me faire rire, même si le rapprochement entre Alzheimer et la photo pouvait être cocasse, il n’y avait rien d’hilarant. Surtout en écoutant ce qui suivait sa déclaration liminaire. Cette peur de perdre la mémoire était authentique. Je pouvais sentir que c’était une chose à laquelle il avait réfléchi.
Pour la seconde fois, il me parlait d’un de ses chers disparus. Il y avait dans le portrait de son grand-père une autre forme d’émotion. Différente de celle qui avait traversé sa voix quelques minutes plus tôt quand il m’avait parlé de son arrière grand-mère. Il avait dans les yeux, derrière le léger brouillard humide, des étoiles qui pétillaient, de la tristesse certes, mais une tristesse gaie.
Il termina sa tasse d’un trait. Il la poussa devant lui. Il resta silencieux, les mains à plat sur la table. Le frigo ronronnait, la pendule tic-tacait.
— Voulez-vous encore du café ?
— Plus tard peut-être. Pour l’instant j’en ai assez, j’en ai plus bu ce soir que tout au long de l’année écoulée, me répondit-il.
Plus tard. Il n’avait pas l’intention de partir dans l’immédiat. Plus tard. Cela me laissait encore du temps avec lui. Plus tard. Surtout ne pas regarder l’heure. Surtout ne pas chercher à savoir combien de temps j’avais, nous avions devant nous. Plus tard. Je verrais bien quand ce plus tard arrivera. Je savais très bien ce que j’avais envie de partager avec lui en attendant ce plus tard.
— Je n’ai pas de photos à vous monter. Enfin, si j’ai des photos, mais ce n’est pas ce que je veux vous montrer.
Je l’invitais à me suivre dans mon bureau. Woodstock nous regarda passer la porte, mais ne prit pas la peine de se lever pour nous saluer et se rendormit immédiatement. D’un des placards, je sortis les cartons que m’avait donnés ma mère. Je ne les avais pas ouverts depuis ce jour là. Je savais ce qu’ils contenaient, mais je n’avais pas trouvé le temps de surtout l’envie de m’y plonger. Je fouillais quelques instants avant de mettre la main sur le carnet noir que je cherchais. Un carnet à couverture de moleskine, tenue fermé par un élastique, ornée d’une étiquette sur laquelle ma mère, de sa belle écriture avait inscrit mon prénom. Je le tendis à Marc.

Chapitre 15

Lui

— Plus tard peut-être.
Le regard de Claire s’illumina un instant quand j’ai prononcé ces mots. Elle se leva et me précéda sur le chemin de son bureau. Woodstock sortit à peine de son sommeil à notre arrivée. Je m’installais dans le fauteuil club en cuir fatigué que m’indiqua Claire. Elle se pencha dans un placard et en sortit deux cartons de taille moyenne. Elle les ouvrit et se mit à farfouiller. Elle y trouva un carnet noir, format A4. Elle me le tendit. Je lus son nom sur l’étiquette.
— Qu’est ce que c’est, demandais-je ?
— C’est moi.
— Comment ça ?
— Ouvrez et vous verrez.
Je sortis l’élastique qui le tenait fermé, et l’ouvrit. Sur la première page dessinée à l’encre, un bébé allongé sur une couverture. Venaient ensuite d’autres portraits de ce bébé, au crayon, au fusain. Des esquisses, des croquis, des bouts, un pied, un sourire, une main. Au fil des pages, le bébé grandissait, devenait une petite fille. Assise par terre jouant avec des cubes, sur des genoux anonymes, riant au milieu de fleurs, faisant la tête devant une assiette. Dans les dernières pages, c’était une adolescente étendue sur son lit écoutant de la musique un gros casque sur les oreilles, lisant une revue pelotonnée sur un fauteuil, jouant les stars derrière des lunettes de soleil, levant son verre au dessus d’un gâteau d’anniversaire. Sur la dernière page, elle dormait sous une lampe de bureau, des livres ouverts tout autour d’elle.
— De qui sont ces dessins, demandais-je ?
— Ma mère. Elle a toujours dessiné. Je l’ai toujours vue dessiner. Dès qu’elle avait un moment, elle croquait un portrait, un paysage, une situation.
Elle sortit d’autres carnets des cartons. Ils contenaient des paysages divers : une plage, un morceau de nature, une rue vue d’une fenêtre, une salle de théâtre... Chaque carnet portait une étiquette indiquant ce qu’il renfermait : vacances, portraits au hasard, rêveries... Je le feuilletais tout les uns après les autres, découvrant avec plaisir les talents artistiques de la mère de Claire. Le dernier carnet qu’elle me donna s’intitulait Henri.
Le premier dessin était celui d’un jeune homme en bras de chemise, assis devant un verre de bière. Il avait les cheveux en désordre, et le regard malicieux. Je le retrouvais quelques pages plus tard en blouse blanche, assis derrière un bureau, courbé sur une feuille, un stylo à la main. Sur une autre page, il sommeillait dans un fauteuil club au cuir fatigué, un journal en désordre à ses pieds. Le dernier dessin le montrait allongé sur un lit d’hôpital, entouré de moniteurs et autres appareillages médicaux. Le trait était moins sûr, il y avait des taches d’encre, comme s’il avait plu, ou plus sûrement, comme si quelqu’un avait pleuré.
— C’est le dernier dessin que ma mère a fait. Après elle a rangé tout son matériel. Tous ses carnets et me les a donné.
— C’est votre père ?
— Oui.
Sa réponse était à peine audible, plus un souffle qu’un mot. Je refermais le carnet et le lui rendis.
— Votre mère a beaucoup de talent. Elle ne devrait pas s’arrêter. Cela fait longtemps qu’elle a rangé ses crayons ?
— Depuis la mort de mon père.
— Votre père est mort il y a longtemps ?
Je regrettais la question à peine eut-elle franchi le seuil de mes lèvres. C’était trop intime, trop tôt, trop brusque. Claire pouvait se fermer comme une huitre. J’aurais dû sentir que tout cela était encore trop douloureux pour elle. J’aurais dû entendre dans ce oui à peine articulé toute la difficulté qu’il y avait pour elle à parler de lui.




Elle

Marc feuilletait les carnets de ma mère les uns après les autres, posait une question en découvrant un dessin, un croquis, esquissait de temps en temps un sourire au détour d’une page. Je lui passais les carnets sans ordre précis, comme ils venaient, en gardant pour la fin celui consacré à mon père. Je savais qu’il serait difficile de revoir le dernier dessin. Je n’avais osé le regarder qu’une seule fois, quand ma mère m’avait donné tous ses carnets, toutes ses oeuvres, tout son matériel. Je n'avais pas reconnu mon père sur cette page. Je ne voulais pas le reconnaître. J’avais refermé et rangé ce carnet, rangé les cartons.
Marc reposa le carnet contenant les portraits de ma soeur et moi. Il portait comme titre : Mes deux anges. Le premier dessin me représentait tenant Liz dans mes bras alors qu’elle était tout bébé. Sur un autre on nous voyait endormies sur un canapé sa tête sur mon épaule. Marc avait sourit en découvrant les deux portraits se faisant face sur une double page. Sur le premier j’étais un ange et Liz un démon, et sur le second nous avions échangé les rôles.
J’hésitais à lui donner le dernier volume; J’avais peur de rouvrir ces pages, de retrouver ces souvenirs. Surtout j’avais peur de ce qu’il me dirait. De ce qu’il pourrait me demander. Il reposa Mes deux anges, me regarda, je fis semblant de plonger dans le carton pour voir s’il restait encore quelque chose, en sortit le dernier carnet noir, lui tendit, et attendit.
Quand il arriva sur le dernier dessin, je pris les devants. Je lui révélais que c’était le tout dernier, l’ultime réalisé par ma mère. Le portrait de mon père mourant.
— Il y a longtemps qu’il est mort, me demanda-t-il ?
J’ai baissé les yeux. Rangé tous les dessins que j’avais sortis. Je n'osais pas le regarder. J’avais peur de me mettre à pleurer devant lui. Je n’étais pas sûre de pouvoir lui répondre. Il me sauva en n’attendant pas ma réponse, en me relançant sur une autre voie.
— Votre mère a beaucoup de talent. J’aurais aimé savoir dessiner comme elle.
— Moi aussi, mais dans la famille c’est ma soeur qui a hérité du don. Moi je n’ai aucun talent.
— Nous avons tous un talent. Vous êtes médecin. Il faut un certain talent pour soigner les gens.
— Ce n’est pas artistique.
— Tout n’a pas besoin d’être artistique. Comme je vous l’ai dit, mon père faisait des saucisses comme personne, c'était son talent, on ne ne peut pas dire que ce soit artistique comme discipline.
— Et vous, quel est votre talent ?
— Je fais aussi des portraits. Pas comme votre mère, par écrit.
— Vous êtes écrivain ?
— C’est un grand mot. Disons “écriveur”. J’écris des histoires. Je reconnais que je suis peut-être un peu prétentieux en disant que c’est mon talent. Je suis loin d’être sûr d’avoir le moindre talent pour ça.
— Vous n’êtes pas le meilleur juge pour cela. Je suis sûre que vous en avez beaucoup. Vous savez très bien raconter des histoires. C’est déjà un gros talent.
Il me sourit, se leva et se dirigea vers les rayonnages de ma bibliothèque.
— Je n’ai pas encore ma place parmi eux, dit-il en laissant courir ses doigts le long des tranches de mes livres. Je suis loin de pouvoir prétendre avoir le droit de m’y trouver.
Il tira un volume, l’ouvrit au hasard et se mit à lire. Il me tournait le dos, je ne pouvais pas voir quel titre il avait entre les mains.
— Qu’est-ce que vous lisez, lui demandais-je ?
Il releva les yeux, tourna la tête et me sourit. Il se mit à lire à haute voix.
— La porte s’ouvre en grinçant.
Cheveux hirsutes et traits tirés, tu parais sur le seuil de la chambre, vêtu d’un pantalon de survêtement un peu trop court, d’un tee-shirt et d’une veste d'intérieur informe que tu reboutonnes maladroitement en me voyant. Tu bâilles comme un malheureux. Tu n’as pas mis tes lunettes. Tu traînes les pieds dans tes mocassins usés jusqu’à la corde.
Je reconnais en quelques lignes La Maladie de Sachs, le dernier livre que m’a offert mon père. Comment a-t-il su ? C’est impossible qu’il ait pu le deviner. Le hasard, une drôle de coïncidence.
— Mon père m’achetait des tas de livres quand j’étais gamine. Au début les classiques livres pour enfant, la bibliothèque rose, puis verte. Je les dévorais plus vite qu’il ne pouvait m’en fournir. J’étais souvent obligée de les relire. Puis au collège ce furent les Jules Verne, Alexandre Dumas, Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Cona Doyle, Pagnol... Il glissait parfois un livre de grand, d’adulte, Asimov, Tolkien, puis Sarraute, Sartre; Malraux... En grandissant, j’ai commencé à aller avec lui dans les librairies. Nous y passions des heures à déambuler entre les tables couvertes de bouquins, devant les rayonnages remplis du sol au plafond de livres que nous n’aurions jamais le temps de lire. Nous ressortions les bras chargés, livres de poche, classiques, nouveautés, polar, roman français, fantastique, nouvelles...
C’est avec lui que j’ai découvert Perec, Chandler, Joyce, Green, Cohen, Viallate. Nous échangions nos livres et nos impressions.
Quand je suis rentrée en fac de médecine je n’ai plus eu le temps de lire autre chose que les manuels, le poly, mes cours. Il me mettait de côté les livres qu’il avait aimés, avec pour chacun une petite fiche de lecture.
Quand j’ai passé ma thèse, quand j’ai réussi ma soutenance, au lieu du traditionnel stéthoscope, blouse blanche ou mallette en cuir, il m’a offert le livre que vous tenez entre vos mains. Le dernier livre qu’il m’a offert.
Je fis une pause. Il reposa le livre.
— Je l’ai lu et relu tant de fois que ces pages font partie de moi. Je le connais plus que par coeur.

Chapitre 16

Lui

J'eus peur que Claire ne se mette à pleurer. Elle avait les yeux embués. Je cherchais un moyen de faire changer son humeur, de repartir sur un terrain moins douloureux. Je saisis cette occasion pour aller faire un petit tour du côté de ses livres.
J'avais retardé au maximum mon expédition dans les rayonnages de sa bibliothèque. Ma subtile remarque sur mes velléités d’écrivain me donnait une excuse pour aller fouiner parmi ses lectures.
En général c’est une des premières choses que je fais quand je rends visite à quelqu'un. Ce n’est pas poli parait-il. Pourtant, je ne trouve pas mieux pour apprendre sur mes hôtes des choses qu’ils ne me diraient pas.
Cette fois-ci je n'avais pas osé. Elle était pourtant très bien remplie, mais je craignais d’y trouver un bouquin qui m’aurait déçu. Je ne voulais pas prendre de risque. Surtout ne pas gâcher le charme indéfinissable de cette rencontre.
Je souriais en lisant les titres. Elle avait du goût. Disons qu’elle avait le même que le mien. À quelques détails près. Je feuilletais plusieurs ouvrages, lisant quelques pages pour me replonger dans mes souvenirs.
En page de garde de l’un de ses livres, je trouvais un petit mot :
« Peanuts,
Ne crois pas que l’aventure s'arrête aujourd’hui. Elle ne fait que commencer, et sans vouloir te faire peur, le plus dur est à venir.
Je suis fier de toi, ton petit papa qui t’aime fort. »
Je tournais quelques pages. Elle voulut savoir ce que je lisais. Est-ce que je pouvais prendre le risque de faire retomber l'ambiance une nouvelle fois ? Cette dédicace était belle. Elle devait avoir pour elle une résonance particulière. Ces pages pouvaient de nouveau lui faire monter des larmes. Je lui jetais un regard par-dessus mon épaule. Elle semblait aller mieux. Je lui souris. Elle me rendit mon sourire. Au hasard je lui lus un passage.
Elle n'eut pas l’air triste. Bien au contraire, les quelques lignes éveillèrent de jolis souvenirs qu’elle partageât avec moi. Des souvenirs de lecture. Des souvenirs de complicité entre une fille et son père.
Je revins sur la dédicace pendant qu’elle me parlait de ce livre là. En le refermant, je lui demandai.
— Donc Peanuts, c’est vous.




Elle

— Oui, mon père m’appelait comme ça. Parce que j’étais un tout petit bébé, puis une toute petite fille. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, mais il m’a dit que quand j’avais un ou deux ans ça me faisait rire quand il m’appelait Peanuts.
« Quand j’ai commencé à savoir bien lire, il m’a fait découvrir les Peanuts de Schulz. Ça n’avait pas de rapport avec moi, mais j’ai tout de suite aimé cette bande dessinée. Je rêvais d’avoir un chien comme Snoopy. À défaut j’ai un chat que j’appelle Woodstock. Ça reste dans le même esprit.
« Peanuts est le seul surnom que j’ai eu. Même mes copines d’école m’appelaient comme ça. La faute à mon père qui m’interpellait par ce petit nom à la sortie de l’école. Ça m’a suivi par la suite au collège et au lycée. À aucun moment ça ne m’a gêné, parce que ça venait de lui, parce que c’était avant tout affectueux.
« Je ne dis pas qu’en certaines occasions je n’a ai pas rougi. Une fois j’ai été interpellé en plein amphi par un prof de cette façon. C’était un ami de mon père. Je le connaissais depuis des années. Il m’avait déjà donné du Peanuts. Cette fois-ci il ne l’avait pas fait exprès et s’en était excusé platement, mais le mal était fait, et jusqu’à la fin de mes études, et encore aujourd’hui, je suis le Dr Peanuts.
« Il n’y a que mon ex qui n’a pas employé ce surnom avec moi. C’est sans doute pour cette raison que je l’ai quitté. Il le connaissait, mais ne l’aimait pas. C’est étrange, il est pourtant mignon, non ? Il faut dire que ce n’était pas un gars drôle. Avec le recul je me demande pourquoi j'étais avec lui. Il était pas mal physiquement, intelligent, mais dénué d’humour. Qualité essentielle portant.
« Bon c’est vrai qu'aujourd'hui il m’est difficile de l’entendre. Pourtant, c’est marrant, ou étrange, vous en parler, évoquer ces souvenirs, ça me fait plaisir. Ils ne sont pas douloureux comme d’autres, ils me plaisent. Ils font venir des images agréables. Ce sont des images des moments de complicité entre mon père et moi, cette complicité que ne comprenait pas ma mère, et qui, parfois rendait jalouse ma soeur. Ce sont ces nuits où je l’accompagnais quand il était de garde, et qu’après sa visite il me lançait ses clefs en disant: ‘Tu fais le retour, Peanuts’. Je m’installais au volant. Il allumait la radio, mettait le son au minimum et me racontait des histoires de patients, les aventures des temps anciens, de ses années d’étude. Parfois il s'endormait tout simplement. D’une certaine façon, même si j’aimais ses histoires, je préférais quand il dormait, ça voulait dire qu’il était en confiance, qu’il était bien avec moi.