D’où venaient ces mots ? Pourquoi lui racontais-je cette histoire ? Je n’avais jamais fumé à la terrasse d’un café. J’ai toujours préféré les espaces clos pour savourer Cohiba, Montecristo et autre délice cubain. Les atmosphères confinées sont plus propices à ce genre de perversion. L’imagination est une chose bien étrange. Fatigue, alcool et tabac vous font dire des choses bizarres. Bien sûr il y avait eu Venise. Le souvenir douloureux de ce voyage en solitaire, et ce magnifique Churchill que je m’étais offert après la rupture. Avant le Roméo et Juliette de cette nuit, il y avait eu ce MonteCristo sublime au bord du grand canal, devant un verre de whisky. Je l'avais oublié. Comme j’avais oublié Venise. Faut-il être idiot pour refouler des souvenirs agréables ? Faut-il être fatigué et alcoolisé pour qu’ils remontent et qu’on les pense fictifs ?
— Chantage amoureux, ultimatum d’amoureuse. Faiblesse du coeur. Il fut un temps où j’aimais moins les Cohiba que je n’aimais Sophie.
— Les choses semblent avoir changé.
Oui les choses avaient changé. Il ne fallait pas être devin pour comprendre. Il ne fallait pas être devin pour voir venir la question. Je l’avais plus ou moins évité. Je me trouvais maintenant au pied du mur. Je pouvais vider mon verre, la remercier et partir, évitant de répondre à cette question qu’elle n’avait pas encore posée. Mais j’aurais été grossier, goujat, lâche. Je pouvais aussi vider mon verre, tirer une nouvelle bouffée, et devancer Claire en lui racontant l’histoire qu’elle attendait.
— L’amour dure trois ans, et les histoires d’amour finissent mal, en général. Vous avez remarqué le nombre de chagrins d’amour qui occupe les oeuvres art, si l’on considère la chanson comme un art, mais au moins dans la littérature, le théâtre, le cinéma. Le malheur est une source d’inspiration formidable. Pourtant, je ne suis pas encore arrivé à raconter comment notre histoire s’est achevée. Tout ce que j’ai pu dire c’est que c’était fini, rupture, séparation.
“Vous avez bien vu que je suis capable de faire une histoire de presque rien. Raconter comment Sophie et moi en avons fini de notre histoire d’amour ne devrait pas me poser tant de problème. Ce n’est pas parce que cela fut très banal. Je suis doué pour en rajouter. J’aurais pu en faire quelque chose d’épique, y mettre des larmes, des cris. Ou tout au contraire, en faire une scène de vaudeville, y ajouter une dose d’humour grinçant.
‘Nous nous sommes quittés à un péage. Nous avons décidé de ne pas chercher à maintenir notre couple sous assistance respiratoire plus longtemps en rentrant d’un mariage. Nous savions que tôt ou tard nous en arriverions là. Dans un couple on est toujours deux, un qui s'ennuie et un qui fait la gueule. Ça ne me gêne pas de m’ennuyer, j’ai une vie intérieure très riche, mais c’est plus difficile de vivre avec quelqu’un qui fait la tronche en permanence.
‘Nous avons attendu le plus longtemps possible. J’avais encore l’espoir que les choses changeraient, j’avais tout misé sur deux événements, ce mariage, et un voyage en Italie. Je pensais que changer d’air lui changerait les idées, enlèverait le masque qu’elle avait en permanence sur le visage. Je ne lui en avais pas parlé, je voulais lui faire la surprise, une semaine de vacances surprise au printemps.
‘Avant il y avait ce mariage. Celui de sa meilleure amie. Pour lui faire plaisir, je n’ai pas traîné les pieds pour y aller. Je savais que j’allais m’y faire chier en beauté, mais j’ai joué le jeu, j’ai caché ma mauvaise humeur.
‘Pendant les deux heures de route qu’a duré le trajet, nous n’avons pas échangé un mot. Je conduisais, elle regardait par la fenêtre, Paolo Conte chantait. Il ne nous restait que Paolo, notre dernier terrain d’entente. Elle avait décidé de détester Sinatra, juste parce que je l’aimais. Je n’ai rien dit quand elle a glissé le CD dans le lecteur. J’étais assez content, les chansons mélancoliques et la voix rauque de l’ex avocat se mariaient bien avec l’ambiance de ce voyage.
‘Sur place nous avons joué au couple heureux, pour ne pas gâcher la fête. Bel effort. Vain effort. Comment ne pas voir que nous n’étions plus un couple heureux ? Que depuis plusieurs semaines nous ne nous aimions plus. Je ne savais pas encore que de son côté elle en aimait un autre. C’est toujours comme ça dans mes histoires d’amour, il y en a toujours un autre, plus grand, plus beau, plus fort, en un mot meilleur. J’exagère un peu, mais ce qui est vrai c’est qu’à chaque fois, c’est moi qui suis quitté. Je n’ai jamais quitté. Vous croyez que ça peut être une sorte de malédiction.
‘C’est elle qui a conduit au retour. J’ai un peu dormi. Paolo Conte chantait toujours la nostalgie. Au péage, avant de rentrer dans la ville, elle m’a dit qu’elle allait partir. Elle voulait le faire depuis quelques jours, mais elle avait attendu que le mariage soit passé. Elle avait rencontré quelqu’un. Ce n’était pas ma faute. C’était la vie. Je n’ai pas pu m'empêcher de rire. Ça la mit en colère. Elle avait raison, ce n’était pas la bonne réaction. Je ne lui ai pas dit que si elle n’avait pas tiré la première, j’allais lui annoncer le séjour à Venise. Si elle avait attendu un peu, elle aurait eu droit à une semaine tout frais payée dans une des plus belles villes du monde. Tant pis pour elle.
‘Elle n’a pas attendu longtemps pour vider l’appartement. À peine rentrée elle a fait ses bagages, ne laissant que peu de traces de son passage derrière elle. Je suis quand même parti à Venise. Sans elle. J’en ai profité. D’une autre façon. Mais quand cette vieille tante m’a demandé quand à mon tour je me marierais, tout est remonté, d’un coup, toute la colère que je n’avais pas dirigée vers Sophie s’est déversée sur cette pauvre femme qui n’avait rien fait, ou presque.
Elle
Marc faisait rouler son cigare entre ses doigts, le portant à ses lèvres pour en tirer une bouffée entre deux phrases. Dans son autre main, le cognac se réchauffait doucement, il levait son verre, l’approchait de sa bouche, humait les vapeurs alcoolisées, mais ne buvait pas.
Il n’y avait pas de trace de colère dans se voix. Pas de tristesse non plus. Mais pas de joie, d’amusement, d’ironie. Il faisait un récit clinique de cette rupture. Les quelques tentatives pour apporter un peu de fantaisie à son récit n’étaient pas convaincantes.
Je la trouvais pourtant belle son histoire. Triste, mais belle. La faute à son talent de conteur. La faute à tout ce qu’il m’avait raconté avant. Son histoire avec Sophie était une belle histoire. Souvent les belles histoires se finissent mal.
Je lui tendis une sous-tasse pour qu’il s’en fasse un cendrier. Il fit tomber la cendre de son havane d’un coup de poignet, et reporta le cigare à ses lèvres. Il se renversa sa tête en arrière et regarda s’élever la fumée bleutée. Puis il parla de Venise.
Pourquoi Venise ? Pourquoi d’entre toutes les villes d’Italie avait-il choisi Venise ? Pourquoi pas Rome, ou Florence ? Pourquoi avait-il cédé au cliché éculé de la ville des amoureux ?
Pourquoi pas Venise ? Malgré les souvenirs que j’en garde, c’est une belle ville. Une ville propice au romantisme, aux rêveries, aux vacances. Peut-être que son idée aurait pu fonctionner.
Il a avalé son cognac d’un trait. Posé ce qu’il restait de son cigare dans la sous-tasse. Il m’a souri. Un sourire discret. Un sourire pour dire qu’il est tard, que cette nuit avait été sympathique, mais qu’il est temps de lever le camp. Toutes les bonnes choses ont une fin. J’ai hésité deux secondes. Je n’avais pas beaucoup plus de temps devant moi. Il a reposé son verre vide sur la table basse. S’est avancé sur le fauteuil.
— J’étais en Italie quand mon père est mort. Ce n’était pas une surprise. Depuis longtemps je savais que cela devait arriver. Quand ma mère m’a appelé pour ma l’annoncer, j’ai d’abord pensé à la façon dont il parlait de ses patients qui venaient de mourir. Il ne disait pas “Untel est mort” ou “Untelle est décédée”. Il disait “Machin y est passé”. C’était,dans sa bouche une formule respectueuse, et une façon de tenir la mort à distance.
“Quand ma mère m’a dit “Papa est mort”, j’ai entendu “Papa y est passé”. Je n’ai rien dit. Juste “J’arrive”. J’ai reposé le téléphone. Je me suis assise sur le bord du lit. J’entendais les bruits de la rue monter par la fenêtre ouverte. Les touristes qui parlaient, riaient, vivaient. Un vaporetto est passé. Un gondolier a chanté. J’ai regardé par la fenêtre. Le ciel était bleu sur Venise.
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