J’aurais dû avoir une magnétophone pour enregistrer tout ce que je disais. Vu mon état je n’étais pas certain de pouvoir m’en souvenir, et les deux seuls auditeurs n’étaient pas digne de confiance. Woodstock m’avait quitté depuis un moment, juste quand j’arrivais aux meilleurs moments de mon histoire; quant à Claire, allongée sur son canapé je la soupçonnais de dormir, et de ne rien entendre de ce que je racontais.
Elle avait bien tort. C’était bien. Le pire c’est que je n’arriverais jamais à faire aussi bien. Dès que je me retrouverais devant ma feuille, mon clavier, j’aurais ce foutu blocage, et je n’arriverais qu’a aligner des platitudes, des clichés, et à jouer sur le registre du pathétique. Là, tout était beau, léger, drôle, y compris dans les passages les plus difficiles. Y compris dans la mort et la dépression.
Avais-je trouvé ma muse ? C’était la seconde fois que j'arrivais à raconter une histoire qui me trottait dans la tête depuis des lustres sans que j’arrive à la faire sortir. Deux fois Claire m‘avait demandé de lui raconter des histoires, et deux fois j’étais arrivé à le faire, sans problème, avec une facilité déconcertante. Si elle était ma muse, c’était en pure perte. Elle était incapable de lire ce que j’avais écrit plus tôt dans la nuit, et là, elle n’entendait pas ce que je racontais.
Tant pis pour elle. Je poursuivais. J’avançais vers la fin. Vers la réponse à la question de Claire.
— J’aurais pu continuer à vivre comme un reclus, un ours, un asocial, dans mon appartement, fermé à double tour, ne sortant que pour me ravitailler. Parfois, pourtant, il est difficile de faire que ce que l’on a envie. Surtout quand la pression familiale est forte. Ma mère s’y connaît dans le domaine. Ce n’est pas qu’elle a insisté pour que j’aille à cet entretien. C’est pire. En plus, je ne sais pas dire non. Ou difficilement.
Claire s’est relevée tout d’un coup. Elle n’avait pas prononcé un mot pendant toute ma tirade. Et voilà que sur cette dernière phrase elle reprenait conscience.
— Pourquoi vous êtes-vous mis en colère?
Elle
Pour la première fois, je remarquais son regard, son intensité, sa profondeur. Il me fixait pour la première fois. Les yeux dans les yeux.
— Pourquoi se met-on en colère ? Parce que l’on est exaspéré par quelque chose ? Parce que l’on a épuisé toute sa patience ? Parce que...
Marc se mit à fouiller dans ses poches. Ce n’était pas la première fois que je le voyais faire.
— Vous cherchez quoi ?
— Pardon.
— Vous cherchez quoi ? Ça fait plusieurs fois que je vous vois fouiller dans vos poches à la recherche de quelque chose qui de toute évidence ne s’y trouve pas.
— Qui ne s’y trouve pas, et qui en plus, n’a aucune raison de s’y trouver. Je cherche un cigare. Ça fait des années que je n’en ai pas fumé. Ça ne me manque pas, sauf ce soir, je ne sais pas pourquoi.
— Ne bougez pas !
J’allumais la lampe de mon bureau, ce qui fit sortir Woodstock de sa tanière. Il vint se frotter contre mes chevilles, je lui accordais une caresse rapide avant de me lancer dans mes recherches.
Je n’arrivais pas à me souvenir où j’avais rangé cette boite de cigare. Je ne voulais pas m’en souvenir. J’avais volontairement oublié où je l’avais cachée. Je l’avais achetée pour l’anniversaire de mon père. Je n’avais jamais pu la lui offrir. Elle était restée dans mon bureau, dans un tiroir, un placard, cachée pour ne pas la voir, ne pas l’avoir sous les yeux, pour ne pas la voir me le rappeler, me rappelle cette fête d'anniversaire qui n’a jamais eu lieu.
J’ouvris des tiroirs, des portes de placards, poussais des piles de livres avant de la trouver. Derrière des bouquins, ses bouquins, tous les bouquins que j’avais récupérés après sa mort, tous ses livres qu’il entassait dans son bureau, en vrac, en tas, dans ce désordre qui faisait râler ma mère parce qu’ils prenaient la poussière.
Elle avait elle aussi pris la poussière. Elle portait encore le ruban rouge dont je l’avais parée pour faire plus cadeau. Je le détachais et le mis dans la corbeille.
Marc n'avait pas bougé. Il s’était plongé dans un des magazines qui traînaient sur la table basse. Il leva les yeux en m’entendant revenir. Je déposais la boite devant lui et l’invitais à se servir.
Il hésita. Me fit remarquer que la boite n’avait pas encore été ouverte, que c’était de très bons cigares, qu’il ne voulait pas. Je repoussais toutes ses objections. Il avait envie d’un cigare. J’en avais une boite. Où était le problème ? Je lui en offrais un, voire deux, ou plus. Il ne pouvait pas refuser. Il fit sauter le sceau et ouvrit la boite. Il attrapa un des havanes, le fit rouler entre ses doigts, le huma, l’écouta. Je connaissais tous ces gestes.
— Il vous manque un coupe-cigare, lui fis-je remarquer.
— Je peux m’en passer, me répondit-il en mordant l'extrémité du cylindre de tabac, ce qui risque de me faire plus défaut c’est du feu, et éventuellement un verre de cognac.
Je me levais pour lui verser un verre, au passage je trouvais un briquet que je lui lançais. Il l'attrapa au vol, l’alluma et s'apprêta à allumer son cigare, mais juste avant que la flamme ne touche le bout de celui-ci il stoppa son geste.
— Ça ne va pas vous gêner ?
— Ma mère ne supportait pas l’odeur du tabac. Surtout celle des cigares que fumait mon père. Ce n’est pas qu’il en fumait beaucoup. Ça lui arrivait à l’occasion. À la fin d’une journée difficile. Parfois parce qu’il était content après un bon repas. Il sortait sur le balcon ou dans le jardin quand on en a eu un, pour s’adonner à son petit plaisir. Moi ça ne m’a jamais dérangée. J’aimais plutôt ça. Je le suivais dans son exil volontaire pour profiter de l’odeur. Je n’ai jamais été tentée de fumer comme lui, mais la fumée ne me dérangeait pas. Je me souviens qu’il lui arrivait aussi de fumer dans son cabinet, en fin de journée, le vendredi, ou les dimanches où il était de garde. Il ouvrait la fenêtre s’asseyait sur le rebord et prenait le temps d’un havane.
— Si vous ne fumez pas, pourquoi cette boite.
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