J'avais du mal à relire certains passages. Ce n’est pas que mes notes me soient utiles pour raconter cette histoire. J’avais écrit tout cela que quelques minutes plus tôt, c’était encore frais dans ma tête. Je l’avais porté pendant tant de mois, tant d’années, avant d’arriver à le coucher sur le papier, pour que je n’aie pas besoin de lire.
Je ne regardais pas Claire. Je me doutais qu’elle m’écoutait, cependant je ne voulais pas voir ses réactions, bonnes ou mauvaises. Je regardais mes feuilles, mes pieds, mes mains, le plafond. J’ai croisé son regard juste un instant, elle en a profité pour me poser une question.
— De qui parlez-vous ?
J’ai mis un petit moment avant de lui répondre. Le temps que je retrouve mes mots, que je sorte de ceux de l’histoire.
— Si ça ne vous dérange pas, j’aimerais finir, après je vous dirais de quoi il s’agit.
J’ai repris le fil de mon récit. J’ai replongé dans cette forêt, dans la peur, le froid, l’angoisse. J’étais seul dans le noir, j’étais perdu, entre la vie et la mort. J’entendais les loups, les craquements des arbres centenaires. Je voyais sous mes yeux défiler les images de la fin de ma famille, de ma vie d’avant, d’un pays, d’un monde. Je n’étais plus moi, j’étais cet homme, ce fugitif, ce rescapé.
Le jour se lève. De la brume s’élève du sol, les oiseaux sortent de leur nid pour saluer le nouveau jour. Il va falloir que je me lève, que je reprenne ma route, que je tourne le dos au soleil, il n’y a plus rien pour moi de ce côté-là. Partir vers l’ouest. Marcher, sans me retourner. Oublier cette terre qui fut la mienne, ce pays qui fut le mien. Je suis un exilé, un apatride, un déraciné. Un déraciné qui marche dans une forêt peut être déjà étrangère. Je ne sais pas où je suis. Combien de temps vais-je savoir qui je suis ? Combien de temps vais-je devoir marcher pour me trouver un autre endroit pour vivre ? Combien de temps vais-je devoir marcher pour me retrouver, pour ne plus être un fugitif ?
Le jour se lève sur mon ancienne vie. Il faut que je marche vers la nuit, vers ma nouvelle vie.
J’ai froid.
J’ai faim.
J’ai mal partout.
Je suis vivant.
Je laissais passer un long silence, je laissais passer un ange comme on dit. Je rassemblais ces feuilles sur lesquelles j'avais jeté plus que couché cette histoire. Cette histoire qu’elle m’avait demandée parce que je ne me sentais pas capable de lui faire son portrait. Tout cela c’était donc, en partie, grâce à elle. Tout ce texte avait surgi parce qu’elle m’avait poussé à l’écrire. Gentiment poussé, amicalement poussé. Pas bien fort, elle n’avait pas besoin d’y mettre beaucoup d’énergie pour me faire tomber. J’avais plus glissé que je n’étais tombé. Glissé avec plaisir.
— C’est l’histoire de mon arrière-grand-père. Du moins telle que je me l’imagine d’après les morceaux d’histoire que j’ai récoltée auprès de ma grand-mère.
Elle
Marc finissait son récit sans jeter un seul coup d’oeil à ses notes, sans tourner les quelques pages qui lui restaient. Il écrivait bien. Certes son écriture était déplorable, mais ce qu’il en faisait était beau. Prenant. Émouvant. Et le silence qui suivit son histoire était encore de lui.
Il ramassa ses feuilles, en fit une petite pile, et les déposa sur la table basse. Il garda les mains posées dessus quelques secondes. Pour s’assurer que ses mots n’allaient pas s’envoler, se perdre dans l’air frais de l’appartement. Je savais que je ne pourrais pas les garder. Qu’il partirait avec. Il ne pouvait pas me laisser en l’état ce manuscrit. Je le regrettais, car, même si je n’arrivais pas à les lire, j’en connaissais le contenu.
— C’est l’histoire de mon arrière-grand-père. Enfin, la vision que j’ai de cette histoire, à partir des morceaux de récit que m’en a fait ma grand-mère.
Marc s’était rassis, enfoncé dans le fauteuil. Il me regardait. Il n’avait pas oublié ma question.
— Il était ukrainien, il faisait partie de la noblesse, l’aristocratie. Ou alors, il était membre de la garde du tsar. Les versions de ma grand-mère changent avec le temps. Je dois avoir autant de versions que de fois où elle m’a raconté cette histoire. La seule chose qui ne change pas, c’est qu’il a réussi à fuir son pays au moment de la révolution bolchevique. Est-ce qu’il a quitté le pays calmement, avant que les choses deviennent difficiles a-t-il comme elle me l’a souvent dit échappé à ses bourreaux en sautant par-dessus un mur, le mur de sa prison, je n’en sais rien ? Il a laissé sa famille derrière lui, et sa vie aussi, c’est ce qui m’intéresse dans l’histoire. Tout le reste, tous les détails, ce n’est qu'accessoire.
— C’est plus amusant d’imaginer. Enfin, je pense.
— Avec ma grand-mère, il est toujours plus amusant d’imaginer. Je crois que je tiens d’elle pour ça. J’aime prendre un bout d’histoire, et broder autour, remplir les espaces vides, relier les points.
— Elle a d’autres histoires dans ce genre ?
— Des sacs entiers. Jusqu’il y a peu, je passais mes étés chez elles. À une époque sa maison était pleine à craquer de cousins et cousines. À tel point qu’un été j’ai été obligé d’aménager la remise pour dormir. J’ai passé un été au milieu d’outils rouillés, de pots de peinture sales, d’ustensiles de jardinage divers. Tout ça pour dire, qu’avec un tel public, c’était un délice pour elle de raconter ses histoires. Nous les connaissions toutes plus ou moins, certains de mes cousins n’écoutaient que d’une oreille distraite, moi je m’amusais à repérer les variations dans le récit. Au fil des années ces variations étaient si nombreuses que l’histoire n’avait plus rien à voir avec la première version, et bien souvent plus rien à voir avec la vérité. Mais elles étaient plus belles.
— When the legend becomes fact...
— On publie la légende. Ma grand-mère doit être une disciple de John Ford.
— Vous avez grandi au milieu d’histoires, c’est normal qu'aujourd'hui vous aimiez en raconter.
— J’ai grandi aussi au milieu des saucisses, ce n’est pas pour ça que j’en fais.
Après la lecture de l’histoire de l’arrière-grand-père de Marc, il y avait eu un parfum de gravité dans l’air. L’émotion avait alourdi l’atmosphère. Nous aurions pu rester dans cet état d’esprit, nous aurions pu glisser vers une autre histoire, tout aussi émouvante. Nous aurions pu rester sur ce terrain. J’étais prête. Les saucisses sont venues pour détendre l’atmosphère. J’en finirais presque par croire qu’elles avaient un pouvoir magique. Elles nous avaient permis de lancer cette conversation, ce long échange, et maintenant elles nous faisaient revenir dans des sphères plus matérielles, sur un terrain moins lourd.
Il ramassa ses feuilles, en fit une petite pile, et les déposa sur la table basse. Il garda les mains posées dessus quelques secondes. Pour s’assurer que ses mots n’allaient pas s’envoler, se perdre dans l’air frais de l’appartement. Je savais que je ne pourrais pas les garder. Qu’il partirait avec. Il ne pouvait pas me laisser en l’état ce manuscrit. Je le regrettais, car, même si je n’arrivais pas à les lire, j’en connaissais le contenu.
— C’est l’histoire de mon arrière-grand-père. Enfin, la vision que j’ai de cette histoire, à partir des morceaux de récit que m’en a fait ma grand-mère.
Marc s’était rassis, enfoncé dans le fauteuil. Il me regardait. Il n’avait pas oublié ma question.
— Il était ukrainien, il faisait partie de la noblesse, l’aristocratie. Ou alors, il était membre de la garde du tsar. Les versions de ma grand-mère changent avec le temps. Je dois avoir autant de versions que de fois où elle m’a raconté cette histoire. La seule chose qui ne change pas, c’est qu’il a réussi à fuir son pays au moment de la révolution bolchevique. Est-ce qu’il a quitté le pays calmement, avant que les choses deviennent difficiles a-t-il comme elle me l’a souvent dit échappé à ses bourreaux en sautant par-dessus un mur, le mur de sa prison, je n’en sais rien ? Il a laissé sa famille derrière lui, et sa vie aussi, c’est ce qui m’intéresse dans l’histoire. Tout le reste, tous les détails, ce n’est qu'accessoire.
— C’est plus amusant d’imaginer. Enfin, je pense.
— Avec ma grand-mère, il est toujours plus amusant d’imaginer. Je crois que je tiens d’elle pour ça. J’aime prendre un bout d’histoire, et broder autour, remplir les espaces vides, relier les points.
— Elle a d’autres histoires dans ce genre ?
— Des sacs entiers. Jusqu’il y a peu, je passais mes étés chez elles. À une époque sa maison était pleine à craquer de cousins et cousines. À tel point qu’un été j’ai été obligé d’aménager la remise pour dormir. J’ai passé un été au milieu d’outils rouillés, de pots de peinture sales, d’ustensiles de jardinage divers. Tout ça pour dire, qu’avec un tel public, c’était un délice pour elle de raconter ses histoires. Nous les connaissions toutes plus ou moins, certains de mes cousins n’écoutaient que d’une oreille distraite, moi je m’amusais à repérer les variations dans le récit. Au fil des années ces variations étaient si nombreuses que l’histoire n’avait plus rien à voir avec la première version, et bien souvent plus rien à voir avec la vérité. Mais elles étaient plus belles.
— When the legend becomes fact...
— On publie la légende. Ma grand-mère doit être une disciple de John Ford.
— Vous avez grandi au milieu d’histoires, c’est normal qu'aujourd'hui vous aimiez en raconter.
— J’ai grandi aussi au milieu des saucisses, ce n’est pas pour ça que j’en fais.
Après la lecture de l’histoire de l’arrière-grand-père de Marc, il y avait eu un parfum de gravité dans l’air. L’émotion avait alourdi l’atmosphère. Nous aurions pu rester dans cet état d’esprit, nous aurions pu glisser vers une autre histoire, tout aussi émouvante. Nous aurions pu rester sur ce terrain. J’étais prête. Les saucisses sont venues pour détendre l’atmosphère. J’en finirais presque par croire qu’elles avaient un pouvoir magique. Elles nous avaient permis de lancer cette conversation, ce long échange, et maintenant elles nous faisaient revenir dans des sphères plus matérielles, sur un terrain moins lourd.
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