— Si mon père avait su que son espion couchait avec moi deux fois par semaine, dis-je pour tester son attention.
Qu’est-ce que c’était que cela ? Est-ce que je rêvais déjà ? Est-ce que j’avais perdu la tête ? Est-ce qu’elle avait perdu la tête ?
Non, rien de tout cela, c’était un test. Juste pour voir si je suivais ce qu’elle me racontait.
— Bien sûr que je vous suis, qu’est-ce que vous croyiez ? J’ai tout entendu. Je peux vous faire un résumé si vous voulez. Continuez s’il vous plaît.
Un sourire éblouissant accroché, fière de sa petite blague elle poursuivit. Elle me raconta la suite, plus humaine, de ses études. Ses dîners avec son père, tradition instaurée au cours de la deuxième année, chaque premier jeudi du mois. Ils échangeaient leurs expériences, comparaient avec plusieurs décennies d’écart leur vie d’étudiants en médecine.
— J’ai toujours été proche de lui, sa préférée, je crois que je vous l’ai déjà dit, mais lors de ses dîners, même si au fil des années, ils se firent moins réguliers, pour des raisons diverses, j’étais de plus en plus prise par mes études, par Thomas, et lui par... quoi qu’il en soit, c’est lors de ses dîners que je me suis sentie le plus proche de lui, lors de ses dîners que nous avons été le plus complices, nous partagions plus qu’une relation père-fille, nous devenions des collègues.
Elle aurait pu l’écrire cette histoire. Elle était belle. Elle allait mal se finir, bien sûr, mais les plus belles histoires se finissent mal, il n’y a que dans les films hollywoodiens qu’il y a des happy end.
J’aurais pu l’écrire cette histoire, sous sa dictée, au lieu de me casser la tête à en écrire une originale, juste pour lui faire plaisir. Ce n’était pas si difficile que ça. Ce que j’écrivais, je l’avais depuis longtemps en moi. J’aurais aimé la peaufiner un peu, mais c’était bien qu’elle sorte ce soir, ce matin, cette nuit. Elle venait toute seule. Elle ne résisterait pas à l’épreuve de la relecture, c’est certain.
J’étais à cours de feuilles. Combien en avais-je rempli ? Je me penchais pour ramasser celle que j’avais laissé glisser à mes pieds. Déjà huit feuillets. J’étais productif. Plus qu’en temps normal. À quoi est-ce dû ? La nuit. Le café. L’alcool. Claire. Une subtile combinaison de ces quatre éléments. Cocktail difficile à reproduire.
— Voilà comment j’ai rencontré Thomas. Je ne dirais pas que ce jour-là j’aurais mieux fait de me casser une jambe, nous avons tout de même passé de bons moments, mais bon, avec le recul... Vous avez fini ?
— Pas tout à fait. Je suis en manque de matériel.
— Combien de pages ?
— Huit.
— Vous êtes toujours aussi efficace ?
— Je ne sais pas si je suis efficace, il faudra voir ce que ça vaut, à mon avis pas grand-chose. En tout cas, je suis productif.
— C’est moi qui vous inspire ?
Elle se leva pour aller chercher d’autres feuilles dans son bureau. Je lui répondis un oui discret, timide, à peine prononcé.
— Je peux lire ce que vous avez déjà écrit, me dit-elle en me tendant de nouvelles pages blanches ?
Elle n’attendit pas ma réponse et se saisit des feuillets que j'avais posés sur l’accoudoir du fauteuil. Je ne protestais pas. Je savais qu’il y avait peu de chances qu’elle arrive à me déchiffrer. Peut-être pas les premières lignes, mais celles d’après, quand je me suis mis à vraiment écrire, quand j’ai eu du mal à retenir mon stylo.
J’ai froid.
J’ai faim.
J’ai les pieds en sang
J’ai peur.
J’ai peur.
Avant tout, j’ai peur.
Claire lisait à haute voix les premières lignes de ce que je venais d’écrire. Je l’écoutais sans être mal à l’aise. J’ai du mal à voir les autres lire ce que j’ai écrit. J’ai du mal à parler de ce que j’ai écrit. Alors, entendre dans la bouche d’un autre ce que j’ai écrit est un calvaire. Sauf cette fois. Sauf pour ces mots. Sauf pour Claire.
Je devrais être heureux d’être en vie. Je devrais remercier le ciel d’avoir froid, faim, mal aux pieds. Je devrais louer le Seigneur de sentir mon corps me faire souffrir. J’aurais pu être mort. J’aurais pu tomber sous le feu des fusils. J’aurais pu n’être plus rien qu’un corps inerte, un tas de chair sur le sol, sur la terre gorgée du sang de ceux qui avant ont déjà subi les tirs du peloton d'exécution. Ce corps qui me tiraille, qui me rappelle douloureusement que je suis en vie aurait pu être 75 kilos de viande dans la poussière.
Claire fit une pause. J’avais fini d’écrire. Elle me regarda. Elle me tendit le quelques pages qu’elle avait à la main.
— Je n’arrive pas à lire la suite.
Elle
Marc n’avait pas une belle écriture. Les conditions ne lui permettaient pas de me faire de la calligraphie, mais en dehors de cela, il n’avait pas une belle écriture. J’arrivais à déchiffrer les premiers mots, les premières lignes, la première page. Ce qui suivait était illisible, pas des pattes de mouche, autre chose, si j’osais je dirais une écriture de médecin. Même si j’écris mieux que lui, et c’est moi le médecin.
Ce que j’avais lu jusque-là était étrange, je ne comprenais pas de quoi il parlait, de qui surtout. La solution se trouvait dans les autres pages que je tentais de décrypter. Entre les ratures, les renvois dans la marge, et les hiéroglyphes qui entouraient le tout, j’avais du mal à y voir clair.
Je levais les yeux. Marc avait posé le stylo. Il avait fini. Je lui tendis son oeuvre.
— Je n’arrive pas à lire. Vous pouvez le faire pour moi ?
Il prit les feuilles. Hésita quelques secondes. Examina les pages manuscrites. Sourit.
— Je savais que vous auriez du mal. Pour tout vous dire, je ne suis pas sûr d’y arriver moi même.
Il se racla la gorge. S’enfonça dans le fauteuil. Posa les feuilles sur ses genoux et se lança.
Je ne les ai pas vu tomber. Je n’ai même pas entendu les coups de feu qui les ont fait tomber. J’étais déjà loin. Je n’entendais que mon souffle, mes pas, les bruits de la forêt, les branches qui sifflaient à mes oreilles. Et mon coeur. Mon coeur qui battait, battait, battait. Si fort, si vite. Mon coeur qui était comme un tambour dans ma poitrine. Le tambour qui rythmait ma course, ma fuite. Mon coeur qui faisait vibrer tout mon corps. Mon coeur dont les battements semblaient résonner au coeur même de la forêt. Mon coeur qui battait si fort que j'eus peur qu’il me fasse repérer.
Je ne les ai pas vu tomber. Pourtant à l’heure qu’il est ils sont tombés. D’ailleurs quelle heure est-il ? Combien de temps ai je couru ? Où suis-je ? Je ne vois rien, c’est la nuit. La nuit noire. Sous les branches je ne vois pas le ciel, pas de Lune, pas d’étoiles. Les ténèbres. Rien que les ténèbres, et les bruits de la forêt. Mon coeur s’est calmé, ma respiration s’est régulée. Je devrais dormir. Je suis fatigué. Pourtant, le sommeil ne vient pas. Je pense à eux.
Ils sont morts maintenant. Tombés sous les balles de leurs bourreaux. J’aurais dû être avec eux. S’ils ne m’avaient pas fait sortir. Si je ne m’étais pas retrouvé devant ce mur. Si je n’avais pas trouvé, au plus profond de moi cette force pour franchir ce mur. Il mesurait combien ? 2 mètres, 3 mètres, plus. Il m’aurait paru infranchissable dans d’autres circonstances. Au pied du mur, je n’ai vu qu’un mur qui me séparait de la liberté, pas sa taille. Alors, j’ai couru, j’ai sauté, j’ai grimpé, et je me suis retrouvé de l’autre côté.
Est-ce qu’ils sont morts contre ce mur là ? Je ne me souviens pas d’avoir vu de traces de balles. Ni de sang. Ai-je bien vu ? Ai je pris le temps de regarder ? Je ne revois qu’un mur gris. Avec derrière une forêt, profonde, dense, qui m’a avalé, que j’ai engloutie. Ils m’ont pourchassé. J’ai entendu leur course, leurs cris. Ils n’avaient aucune chance de me rattraper. Je ne courrais pas, je volais. Je traversais l’espace porté par les arbres, les buissons, les fougères, la terre elle-même. Je n’étais plus un fugitif, un prisonnier en cavale, j’étais un esprit. Un pur esprit qui filait.
Marc ne lisait plus. Ils ne jetaient que de temps en temps un oeil aux feuilles qu’il avait noircies. Il s'arrêtait parfois pour voir où il en était, se grattant la tête pour déchiffrer un gribouillis qu’il avait commis quelques minutes plus tôt.
Pourquoi ai je eu cette chance ? Pourquoi m’ont-ils fait sortir cette nuit-là ? Pourquoi mes gardiens se sont-ils arrêtés pour s’allumer une cigarette ? Pourquoi ai-je pu leur échapper ? Où ai-je trouvé cette énergie de courir des heures sans faire la moindre pause ? Pourquoi suis-je là, fatigué, affamé, blessé, alors que le reste de ma famille est morte ?
Ils sont morts, tous. Il ne reste que moi. Rien que moi. Mon père est mort le premier, quand ils sont venus nous chercher. Il n’y croyait pas. Il pensait que ce n’était pas grave. Que nous ne risquions rien. Comme il avait tort. Comme il l’a payé cher.
Je ne voulais pas l’interrompre dans sa lecture, qui n’en était pas une. Pourtant, j'avais tout un tas de questions qui se bousculaient dans ma tête. J’essayais de l’écouter sagement, sans intervenir, mais avant qu’il ne finisse son récit, pendant qu’il faisait une pause pour boire une gorgée de whisky, je suis intervenue.
— De qui vous parlez dans cette histoire ?
Marc est un peu déstabilisé. Il fallait qu’il sorte de sa narration. Qu’il revienne dans mon salon, à cette heure avancée de la nuit.
Ce que j’avais lu jusque-là était étrange, je ne comprenais pas de quoi il parlait, de qui surtout. La solution se trouvait dans les autres pages que je tentais de décrypter. Entre les ratures, les renvois dans la marge, et les hiéroglyphes qui entouraient le tout, j’avais du mal à y voir clair.
Je levais les yeux. Marc avait posé le stylo. Il avait fini. Je lui tendis son oeuvre.
— Je n’arrive pas à lire. Vous pouvez le faire pour moi ?
Il prit les feuilles. Hésita quelques secondes. Examina les pages manuscrites. Sourit.
— Je savais que vous auriez du mal. Pour tout vous dire, je ne suis pas sûr d’y arriver moi même.
Il se racla la gorge. S’enfonça dans le fauteuil. Posa les feuilles sur ses genoux et se lança.
Je ne les ai pas vu tomber. Je n’ai même pas entendu les coups de feu qui les ont fait tomber. J’étais déjà loin. Je n’entendais que mon souffle, mes pas, les bruits de la forêt, les branches qui sifflaient à mes oreilles. Et mon coeur. Mon coeur qui battait, battait, battait. Si fort, si vite. Mon coeur qui était comme un tambour dans ma poitrine. Le tambour qui rythmait ma course, ma fuite. Mon coeur qui faisait vibrer tout mon corps. Mon coeur dont les battements semblaient résonner au coeur même de la forêt. Mon coeur qui battait si fort que j'eus peur qu’il me fasse repérer.
Je ne les ai pas vu tomber. Pourtant à l’heure qu’il est ils sont tombés. D’ailleurs quelle heure est-il ? Combien de temps ai je couru ? Où suis-je ? Je ne vois rien, c’est la nuit. La nuit noire. Sous les branches je ne vois pas le ciel, pas de Lune, pas d’étoiles. Les ténèbres. Rien que les ténèbres, et les bruits de la forêt. Mon coeur s’est calmé, ma respiration s’est régulée. Je devrais dormir. Je suis fatigué. Pourtant, le sommeil ne vient pas. Je pense à eux.
Ils sont morts maintenant. Tombés sous les balles de leurs bourreaux. J’aurais dû être avec eux. S’ils ne m’avaient pas fait sortir. Si je ne m’étais pas retrouvé devant ce mur. Si je n’avais pas trouvé, au plus profond de moi cette force pour franchir ce mur. Il mesurait combien ? 2 mètres, 3 mètres, plus. Il m’aurait paru infranchissable dans d’autres circonstances. Au pied du mur, je n’ai vu qu’un mur qui me séparait de la liberté, pas sa taille. Alors, j’ai couru, j’ai sauté, j’ai grimpé, et je me suis retrouvé de l’autre côté.
Est-ce qu’ils sont morts contre ce mur là ? Je ne me souviens pas d’avoir vu de traces de balles. Ni de sang. Ai-je bien vu ? Ai je pris le temps de regarder ? Je ne revois qu’un mur gris. Avec derrière une forêt, profonde, dense, qui m’a avalé, que j’ai engloutie. Ils m’ont pourchassé. J’ai entendu leur course, leurs cris. Ils n’avaient aucune chance de me rattraper. Je ne courrais pas, je volais. Je traversais l’espace porté par les arbres, les buissons, les fougères, la terre elle-même. Je n’étais plus un fugitif, un prisonnier en cavale, j’étais un esprit. Un pur esprit qui filait.
Marc ne lisait plus. Ils ne jetaient que de temps en temps un oeil aux feuilles qu’il avait noircies. Il s'arrêtait parfois pour voir où il en était, se grattant la tête pour déchiffrer un gribouillis qu’il avait commis quelques minutes plus tôt.
Pourquoi ai je eu cette chance ? Pourquoi m’ont-ils fait sortir cette nuit-là ? Pourquoi mes gardiens se sont-ils arrêtés pour s’allumer une cigarette ? Pourquoi ai-je pu leur échapper ? Où ai-je trouvé cette énergie de courir des heures sans faire la moindre pause ? Pourquoi suis-je là, fatigué, affamé, blessé, alors que le reste de ma famille est morte ?
Ils sont morts, tous. Il ne reste que moi. Rien que moi. Mon père est mort le premier, quand ils sont venus nous chercher. Il n’y croyait pas. Il pensait que ce n’était pas grave. Que nous ne risquions rien. Comme il avait tort. Comme il l’a payé cher.
Je ne voulais pas l’interrompre dans sa lecture, qui n’en était pas une. Pourtant, j'avais tout un tas de questions qui se bousculaient dans ma tête. J’essayais de l’écouter sagement, sans intervenir, mais avant qu’il ne finisse son récit, pendant qu’il faisait une pause pour boire une gorgée de whisky, je suis intervenue.
— De qui vous parlez dans cette histoire ?
Marc est un peu déstabilisé. Il fallait qu’il sorte de sa narration. Qu’il revienne dans mon salon, à cette heure avancée de la nuit.
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