mercredi 13 janvier 2010

Chapitre 22

Lui

Beautiful Love. Evans jouait Beautiful Love. Le dernier titre de l’album. Si Claire n’avait enclenché la lecture en boucle, dans quelques minutes l’ambiance club de jazz s’éteindra. Toutes les ambiances finissent toujours pas s’éteindre. Tôt ou tard.
Claire disait des choses très juste sur Le Grand Voyage. Des choses que je n’aurais pas pu dire, pas de cette façon. Pas avec ces mots. Elle avait une grande sensibilité. Et de grands yeux clairs qui s’illuminaient quand elle parlait des choses qu’elle aimait. Je l’avais déjà remarqué quand elle m’avait parlé de son père. Cette fois-ci, c’était plus flagrant, plus beau aussi, parce qu’il n’y avait pas le léger voile de larme qui obscurcissait son regard.
Le public applaudit le trio de jazzmen. Claire finit sa tirade sur le livre de Semprun. J’ajoutais deux mots, histoire de remplir mon rôle. Elle se leva et se dirigea vers sa chaine. Je lui demandais si elle allait mettre Ella Fitzgerald. Elle ne me répondit pas. Je me doutais qu’elle n’en ferait rien. J’étais pourtant loin d’imaginer qu’elle changerait aussi radicalement le style musical.
Elle revint s’asseoir, attrapa la télécommande et avec un grand sourire lança le disque. Joe Dassin se mit à chanter Salut les Amoureux.
— Il faut savoir changer de style d’ambiance, et être fier de notre patrimoine musical, me dit-elle en riant.
— Vous voulez savoir à quoi on reconnaît un vrai chanteur populaire. Pas un chanteur à la mode qui fait chanter les minettes le temps d’un été, pas un chanteur marketing qui fait trois petits tours et puis s’en va animer les foires agricoles et les concours de tee-shirts mouillés. Un vrai chanteur populaire comme Joe c’est un type qui 20 ans après sa mort fait encore chanter les ados de 13 ans. Sans moquerie, sans gloussement. Des ados qui connaissent par coeur les paroles, et qui aiment ça. C’est surprenant d’entendre ça.
— Vous en connaissez beaucoup des ados qui chantent du Dassin ?
— Plus que vous ne pouvez le croire. Il y a quelques années je suis parti en voyage de classe avec des 4°, et dans les rues de Munich, j’ai entendu quatre filles chanter Les Champs Élysées, L’été Indien et d’autres titres. Quand je leur ai demandé d’où elles connaissaient ces chansons, elles m’ont dit que c’étaient leurs parents qui avaient des disques, et qu’elles aimaient bien. Joe Dassin, chanteur populaire transgénérationel.
— Vous faites souvent des voyages de classes ?
— Ça m’arrive, de temps en temps.
— Et en quel honneur ?
— Parce que je travaille dans un collège.
Claire se mit à réfléchir. Je savais à quoi elle pensait, ce qu’elle essayait de retrouver dans sa mémoire, au-delà des brumes de la fatigue, de l’alcool. Au tout début de cette nuit.
— Je sais que je vous ai dit que je travaille dans un bureau.
— C’est bien ce qu’il me semble. Vous m’avez menti ?
— Pas vraiment. Pas totalement. Je travaille dans un collège, et dans un bureau.
— Vous avez deux boulots ?
— Non c’est le même. Je travaille comme surveillant dans un collège, et donc dans le bureau des surveillants.
— Pourquoi vous ne l’avez pas dit comme ça alors ? Vous aviez honte ?
Vaste question qui me rappelait d’autres discussions, dans d’autres lieux, dans une autre ambiance.
— Non je n’avais pas honte. Non je n’ai pas honte. Je ne vous connaissais pas encore assez, je ne voulais pas me livrer, me dévoiler. C’est plus par timidité et pudeur que je vous ai un peu menti.
— Vous aimez ce que vous faites ?
— Ça dépend des jours. Comme pour beaucoup de personnes, quelque soit le boulot. Mais dans l’ensemble ça me plaît. Ça me permet de découvrir des choses intéressantes, comme d'entendre des élèves de 4° chanter Joe Dassin, où que Indochine à encore du succès auprès des minettes. C’était déjà incompréhensible quand j’étais jeune. Ça me permet de rester un peu jeune.
— C’est ce que vous vouliez faire ?
— Non. Je voulais être médecin. Ne riez pas, c’est vrai. Mais on ne fait pas toujours ce que l’on veut. La vie vous réserve des surprises.
— Life is what happens to you while you’re busy making over plans.
— Pardon ?
— La vie c’est ce qui arrive alors que l’on se prépare à faire tout autre chose.
Elle était belle cette phrase. J’aurais aimé avoir de quoi la noter. Je n’étais par sûr de m’en souvenir après cette nuit. Dans un jour ou deux, quand je me retrouverais seul face à mon écran, à ma feuille blanche.



Elle

— Vous m’avez menti ?
J’étais plus amusée que déçue. Il m’avait dit ça des heures plus tôt, alors que je n’étais pour lui qu’une folle qui lui avait couru après, pieds nus, et qui avait pris d’assaut sa voiture sans lui demander quoi que ce soit. Il avait tout à fait le droit de me mentir.
Il était amusant de le voir se justifier de ce demi-mensonge. Je m’amusais à le titiller avec ça. Et en profitait aussi pour aller plus loin. C’était amusant d’apprendre qu’il avait voulu être médecin. Nous aurions pu nous rencontrer bien plus tôt, sur les bancs de la fac, dans les couloirs de l'hôpital, dans une soirée d’étudiants. Qu’est-ce qui ce serait passé dans l’une ou l’autre de ces situations ? L’aurais-je remarqué ? Lui aurais-je confié aussi facilement des morceaux de ma vie ? Je pouvais imaginer pendant longtemps ce genre de scénarii, ce genre de et si...
— Life is what happens to you while you’re busy making other plans.
— Pardon ?
— La vie c’est ce qui arrive alors que l’on se prépare à faire tout autre chose. C’est une phrase de John Lennon. C’est un truc que ne cessait de répéter Thomas. Mon ex. C’est la seule chose de bien que je garde de lui.
— C’est déjà pas mal. C’est une belle phrase. Je ne la connaissais pas.
— Je suis heureuse de vous avoir appris ça.
— Il faut que je remercie Thomas aussi.
— Vous pouvez vous en dispenser.
— Vous gardez un aussi mauvais souvenir de lui que ça ?
Je n’avais pas envie de parler de Thomas. Je regrettais de l’avoir fait surgir dans la conversation. Je regrettais de le voir revenir sur le devant de la scène. Il est difficile de se débarrasser de ses mauvais souvenirs.
— Je ne sais pas si votre rupture avec Sophie s’est bien passée, ne m en dites rien pour l’instant, quoi qu’il en soit, la notre fut le seul moment un peu drôle de notre histoire.
Marc se leva, et alla remplir nos verres. Gentleman attentionné, il avait deviné que j’avais besoin de carburant pour poursuivre mon récit, et la nuit. Il déposa mon verre sur la table basse, et se réinstalla dans le fauteuil. Joe Dassin continuait de chanter. Est-ce que ses élèves connaissaient aussi  Le Dernier slow ?
— C’était il y a un peu plus d’un an. En plein milieu de l’été. Il était en vacances, j’étais en stage dans un service de pédiatrie. Il venait parfois de me retrouver pour déjeuner. On s’installait dans le jardin de l'hôpital et on mangeait des sandwiches que l’on avait achetés à la cafétéria. Un jour je lui ai demandé s’il ne pouvait pas en préparer lui même, il avait le temps de les faire, il était en vacances. Il avait l’air perturbé par ma demande. Mal à l’aise. Je me suis demandé en quoi cela pouvait le déranger. J’ai voulu faire un peu d’humour. C'était toujours un terrain glissant avec lui, il ne maîtrisait pas bien le concept. Il prenait toujours tout au pied de la lettre. Je lui ai dit que s’il ne savait pas faire les sandwiches il y avait d’excellents cours de cuisine en ville. Il m’a répondu qu’il savait, que son ami Éric lui en avait déjà parlé. Comme d’habitude il n’avait pas saisi l’ironie. Le lendemain il est arrivé avec un panier pique-nique. J’étais surprise de son geste. Je l’ai remercié de ses efforts. Et après avoir déjeuné, je l’ai félicité. Il a rougi. Il était mignon. J’ai voulu l’embrasser, mais il a reculé, mis la main dans le tupperware contenant les restes de l’excellente salade, a glissé, et est tombé à la renverse, entraînant la bouteille d’eau gazeuse dans sa chute qui lui a trempé son pantalon. J’ai éclaté de rire, oubliant sa réaction bizarre à ma tentative de baiser. Il s’est mis en colère devant mon manque de sérieux. Ajoutant que c’était pour ça qu’il me quittait. Qu’il en avait marre d’une fille comme moi qui prenait tout à la rigolade ! Qu’il avait trouvé quelqu’un d’autre, plus sérieuse! Et vous voulez savoir le pire, ou le meilleur, c’est elle qui avait préparé le pique-nique. Elle était prof de cuisine.
— Ironique.
— Plus ironique que drôle en fait en y réfléchissant bien.
Il n’y avait pas de quoi rire, c'était vrai. Je n’avais pas ri ce jour-là. Je l’avais regardé partir, les mains graisseuses et le pantalon mouillé. Pathétique, mais pas risible
— Au moins, moi je sais faire la cuisine.

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